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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

25 Nov

Une ombre sur le monde

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

une ombre sur le mondeLes mâchoires du colonel Wagner se crispèrent d’un coup, apparemment il n’appréciait pas du tout le coup de force du journaliste. 

 

– Rendre service à l’armée allemande ne donne pas tous les droits à ce fouinard de malheur. Pour qui se prend-il ? Ici, c’est encore moi qui commande et qui décide de qui peut venir. Je vais régler ce problème, monsieur Montazini, tout au moins momentanément. Je vous conseille de terminer rapidement la préparation de vos affaires et de partir dès ce soir. J’ai votre Ausweis signé par le général, je n’ai plus qu’à y inscrire la date... Ne me remerciez pas, monsieur Montazini, vous m’enlevez une épine du pied en partant rapidement.

 

 Papa n’avait pas très bien compris ce que l’homme avait voulu dire par « vous m’enlevez une épine du pied en partant rapidement ».

 

Le colonel repartit dans l’escalier l’air assez contrarié. Moins de deux minutes plus tard, papa vit sortir la fouine, sans son chapeau qu’il tenait à la main. Ce simple détail lui laissait penser que cela avait dû mal se passer.  Il était six heures de l’après midi et le chargement dans le camion, arrivé depuis le matin, était presque achevé. Il ne manquait plus que les cinq malles « occupées ». Papa avait prévu de ne les descendre qu’au dernier moment. Dès que Julien rentra de son travail, il l’informa des derniers évènements. Au même instant, le colonel réapparut sur le palier du troisième

 

– Êtes-vous prêt à partir, monsieur Montazini ? 

 

L’officier allemand paraissait de plus en plus  pressé de voir le convoi de déménagement quitter Paris. Les paroles prononcées en début d’après-midi étaient toujours bien ancrées dans l’esprit d’Émilio : – vous m’enlevez une épine du pied en partant rapidement. 

 

Que s’était-t-il donc passé depuis la visite du fouinard ? Que savait exactement le colonel au sujet de ce déménagement ?  Le départ était maintenant imminent, les cinq malles  occupées avaient été chargées de façon à laisser les trous d’aération bien exposés. Vers 6h30, le colonel refit son apparition. Il prit mon père  par le bras et l’attira sur le côté.

 

– Monsieur Montazini, je vais vous donner une escorte, deux hommes vous accompagneront jusqu’à Vierzon. Ce sera plus facile et plus rapide pour passer les barrages. Une dernière chose, monsieur Montazini : il ne faudrait pas croire que je suis totalement stupide. 

 

– Loin de moi cette idée, mon Colonel… 

 

– Bien sûr, bien sûr, monsieur Montazini. Je dois reconnaître que vous êtes courageux ou peut-être inconscient, ou peut-être même les deux à la fois, d’avoir tenté ce que vous êtes en train de faire. Mais je voulais simplement vous dire que je suis un soldat et je suis en France pour combattre d’autres soldats. Arrêter des femmes et des enfants sous le simple prétexte qu’ils sont d’une race dite inférieure n’est pas l’idée que je me fais du rôle d’un soldat. C’est tout ce que j’avais à vous dire, monsieur Montazini. Dites seulement à votre beau-fils qu’il se consacre dorénavant à son travail à la banque et qu’il ne prenne plus, à l’avenir, ce genre de risque. Ce n’est pas l’habitude des banquiers de prendre des risques, je ne pourrais pas toujours fermer les yeux. Maintenant monsieur Montazini, il est grand temps de partir. 

 

Sans un mot, papa lui tendit la main. Le colonel repartit vers son appartement du deuxième.  

 

– Que t’a dit le colonel ?  

 

– Il sait tout, il a deviné ce que nous faisions. Non, ne t’inquiète pas, il m’a simplement chargé de te dire que la prochaine fois il ne serait peut-être pas en mesure de fermer les yeux. 

 

 

Le camion chargé et la Traction Avant quittèrent la cour du 32 rue des Loges à 7h30 exactement. Les deux motards d’escorte ouvraient la marche. Les barrages de contrôles étaient encore plus nombreux qu’à leur arrivée, mais les deux soldats allemands facilitaient le passage. Sur le camion,  les cinq malles vivantes étaient placées de telle sorte que les occupants puissent les entrouvrir légèrement. Prenant la direction d’Arpajon et de la nationale 20, le convoi venait de traverser Ris-Orangis. Puis il rejoindrait Étampes, Orléans et enfin Vierzon et la zone libre. Plus très jeune, le camion des établissements Guyon ne dépassait guère les 60 km/h. 

 

 

Le convoi atteignit Orléans à minuit et demi. À plusieurs reprises les malles s’ouvrirent et se refermèrent. C’était signe que tout allait pour le mieux.  Un peu après la Ferté-Saint-Aubin, mon père s’assoupit, sûrement la tension nerveuse qui retombait. Lucien remarqua une voiture au loin qui semblait les suivre. Puis la voiture disparut, pour réapparaître une dizaine de kilomètres plus loin. Peut-être ne s’agissait-il pas du même véhicule ! Arrivés à la sortie de Salbris, après un petit virage les deux soldats d’escorte aperçurent une charrette renversée sur le côté gauche de la route. Apparemment, elle avait une roue cassée et la paille s’était répandue sur toute la chaussée. Le tout était repoussé tant bien que mal sur la bordure. Cela n’empêchait nullement le convoi de continuer, il suffisait de ralentir pour franchir l’obstacle. L’un des soldats se retourna et fit signe au chauffeur de ralentir. Au moment où l’escorte passa au ralenti, trois hommes armés surgirent de derrière les débris de charrette, arrosant copieusement les deux soldats. Les motos finirent leur course dans le fossé, les deux hommes hors de combat. Le chauffeur du camion stoppa immédiatement. C’est à cet instant que Lucien aperçut une  voiture à l’arrêt juste derrière eux. Papa se réveilla en sursaut, mais trop tard. Les deux hommes qui s’en étaient extirpés se trouvaient déjà de part et d’autre de la Traction,  PM à la hanche. Ils montèrent rapidement dans la 15 et firent signe à Lucien de suivre le camion. Le convoi repartit sans l’escorte, mais pas dans la direction de Vierzon. La voiture qui les avait suivis jusque-là les précéda et s’engagea sur la départementale en direction de Romorantin-Lanthenay. 

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