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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

06 Sep

Rentrée littéraire 2012- L'héritière aux deux royaumes

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

l-heritiere-couverture.jpgL’héritière aux deux Royaumes  - Auteur Michel ZORDAN - ISBN 978-2-9532863-8-0 - 240 pages aux Editions 3 Z

 

Extrait - Je tenais dans les mains cette relique venue d’un autre siècle. Un modeste et aujourd’hui bien inoffensif fusil de guerre à silex. Sûrement une fabrication anglaise du milieu du XVIIIe. Durant presque quarante ans, d’affectation en affectation, elle me suivait, jamais je n’avais pu m’en séparer. À Plusieurs reprises, j’aurais pu la céder à un prix intéressant, mais quelque chose de fort, de très fort même, m’en avait dissuadé. Notre histoire ensemble allait pourtant se terminer. Encore un clic ou deux et ce valeureux bout de ferraille se retrouverait sur le site de vente aux enchères.   

 

Avec Nelly, nous réentretenions des relations suivies depuis plus de six mois. Nous nous étions régulièrement revus et mutuellement testés. Je m’étais de nouveau  laissé subjuguer par ses yeux noisette, ses formes suggestives, sa bonne humeur et… ce qui ne gâchait rien par ses talents culinaires. Normal que je lui propose de venir vivre chez moi à Fronton. Mon amie approchait de la cinquantaine, moi je supportais parfaitement mes soixante et un ans. Notre rencontre, par hasard ou presque, à l’ambassade de France à Washington, dans les années… Mariée à un diplomate français bien plus âgé qu’elle, je la suivais, sans la suivre à Berlin. Suite à un quiproquo, nous nous perdîmes de vue pendant plus de quinze ans. Puis nous nous recroisâmes par hasard à Paris. C’était quelques mois avant que ne sonne l’heure de ma retraite. Mariée, puis veuve, puis remariée, puis divorcée, Nelly habitait maintenant Nice.

 

Mais en réalité, je crois que ce qui m’avait décidé à l’inviter venir vivre chez moi, c’était l’angoisse de finir ma vie seul.

 

Dans un premier temps, Nelly exulta, mais très rapidement, l’hésitation la gagna. Elle trouva comme prétexte ses deux expériences échouées. Elle souhaitait encore un peu de temps pour réfléchir. Je crois que la raison était toute autre. J’habitais à trente kilomètres de Toulouse, dans une grande maison héritée de mes parents, au milieu de la campagne. Et l’idée de se retrouver loin de la Méditerranée ne comblait pas véritablement Nelly. La piscine, ce n’était pas tout à fait la mer. Elle savait que de toute façon, je n’irai pas vivre à Nice.

 

Le 2 décembre, revirement de situation : Nelly me fit comprendre qu’elle ne serait pas contre une vie à deux, chez moi, à Fronton.  

 

Tout n’était pas gagné, j’avais vécu en célibataire toute ma vie durant, et je devais absolument raboter certains angles. 

 

Cette arme complètement inoffensive faisait partie des angles à raboter. Je souhaitais qu’elle ne soit plus à la maison lorsque Nelly arriverait. À un moment ou à un autre j’aurais été obligé de lui raconter notre histoire. J’aurais été obligé de lui raconter pourquoi durant presque quarante années, bien qu'ayant déménagé à de très nombreuses reprises, j’avais tenu à garder cette relique à mes côtés. Je m’en sentais incapable, incapable de lui raconter ce que ce bout de ferraille représentait exactement pour moi. Ou peut-être que je ne tenais pas à lui raconter, souhaitant jalousement garder au fond de moi ces souvenirs qui, il y a bien longtemps, avaient illuminé ma jeune vie. 

 

Les acheteurs ne se firent pas attendre, déjà une offre couvrait largement le prix indiquée dans l’annonce. J’aurais dû proposer un prix supérieur, mais bon, l’affaire était faite, je n’avais plus qu’à attendre le paiement de mon acheteur. Lorsque j’ouvris son dernier email, je pensai tout de suite à une boutade : – cher monsieur, avant de m’expédier l’arme pourriez-vous vérifier si celle-ci n’est pas encore chargée ?

 

En quelques mots, celui-ci m’expliquait qu’il arrivait fréquemment de retrouver des armes de cette époque avec leur chargement dans le canon. Après consultation de plusieurs sites spécialisés, je compris que mon acheteur ne plaisantait pas. Pour m’assurer que l’arme ne représentait plus aucun danger, je devais simplement à l’aide de la baguette mesurer l’intérieur du canon, puis reporter cette mesure à l’extérieur. Je répétai l’opération à trois reprises, et constatai une différence de dix-sept centimètres.

L’arme n’était peut-être plus chargée, mais un corps assez compact recouvert de papier obstruait le canon. 

Avec du fil de fer, je fixai la vrille d’un vieux tire-bouchon à l’extrémité de la baguette et l’enfonçai dans le canon. Après quelques efforts, je réussis à extraire quelques fragments de papier. Je tentai un nouvel essai, retournai le canon vers le bas et le tapotai légèrement sur le sol. Le bruit que j’entendis me fit penser à une charge de caillou qui dégringolait. Je ne m’étais pas trompé, il s’agissait effectivement de cailloux, mais pas vraiment ordinaires. Avec stupeur, je découvris sur le carrelage un petit tas de pierres aux couleurs multicolores : blanc, bleu, vert, jaune et rose. Abasourdi par ma découverte, je posai le fusil sur la table, et m’agenouillai pour récupérer la trouvaille. J’avais dans la main ce qui semblait être une trentaine de diamants bruts, plus ou moins gros. Je repris l’arme, et tapotai de nouveau le canon au sol : celui-ci semblait maintenant vide. Une fois de plus je testai l’intérieur avec ma baguette. La mesure m’indiqua qu’il subsistait encore quelque chose, tout au fond, près de la lumière.   

 

Une fois de plus j’engageai la baguette munie de la vrille dans l’âme du canon. J’insistai un peu, mais en prenant toutefois la précaution de tenir ma tête en dehors de la trajectoire : si le corps qui subsistait dans le fond était la charge de poudre noire, une simple étincelle pouvait l’enflammer et la faire exploser. Mon outil resta coincé, mais j’insistai encore. Je retournai l’arme, et tapotai maintenant nerveusement la baguette sur le sol. D’abord légèrement, ensuite avec plus de vigueur. Une forte odeur me fit comprendre que l’explosion était imminente et j’eus le réflexe de détourner le canon. Et l’explosion se produisit, heureusement qu’il s’agissait de poudre noire, sûrement un peu humide. La baguette valdingua sur le côté, pour le reste le mur servit de cible. La pièce fut aussitôt envahie par la fumée. En m’approchant du mur, je constatai un trou d’une quinzaine de millimètres de diamètre. La charge ne s’était enfoncée que très peu et je pus facilement retirer le projectile. Il s’agissait d’un autre diamant, assez gros et d'un noir très intense. Depuis la découverte des premières pierres, je n’avais pas véritablement refait surface, mes gestes s’enchaînaient, guidés par je ne sais trop quoi. Je n’arrivais pas à réaliser que je venais de découvrir un petit trésor, qui m’avait suivi durant plus de quarante ans. Sans ce client méticuleux et prudent me demandant de vérifier l’arme, c’est sûrement lui qui aurait découvert le magot. Petit à petit, des questions commencèrent à prendre formes.

 

Qui avait caché ces pierres dans cette arme et pourquoi ?    

 

Je me rappelais fort bien la personne qui m’avait offert cette relique.  Mais était-ce elle qui y avait placé la précieuse charge ?

 

Si c’était le cas, pourquoi ce cadeau ? 

Ou alors une autre personne s’était occupée de l’inestimable chargement. Un nom, plusieurs même me revenaient à l’esprit. Mais dans quel but ? 

Toute cette histoire remontait maintenant très rapidement vers moi, comme une vague de l’Océan : rafraîchissante, mais très déstabilisante.  

 

Il est temps que je me présente : William Pradère, fils de Baptiste et Juliette Pradère, enfant unique, né le 7 novembre 1948 à Fronton à trente cinq kilomètres de Toulouse. Mon père était maquignon, ma maman, mère au foyer. Je n’avais pas encore dix-huit ans lorsque j’intégrai en octobre 1966 l’université de Toulouse. L’histoire et la géographie me plaisaient bien. Mon idée : devenir professeur. Quelques mois plus tard, alors que ma seconde année tirait vers sa fin, la France bascula dans les événements de mai 68. Comme la plupart de mes amis, je participai avec appétit aux festivités. Puis sur un coup de tête, et une déception amoureuse, l’un étant la conséquence de l’autre (enfin, plus déception qu’amoureuse), je devançai l’appel pour mon service militaire. C’était à ne rien y comprendre avec les filles. De haute lutte, nous venions de conquérir la liberté de pouvoir coucher sans être obligé de se marier, et les filles n’étaient pas les dernières dans les manifs. Et pourtant un grand nombre d’entre elles n’avaient qu’une idée en tête. Et moi, j’étais bien trop jeune pour être présenté à leur famille, et surtout bien trop jeune pour endosser le costume de chef de famille. Vingt ans, ce n’est pas un âge à dormir tous les soirs dans le même lit, vingt ans, c’est juste fait pour profiter de la vie. Pourquoi cette envie insensée de reproduire aussi rapidement le schéma archaïque mis en place par nos parents et les parents de nos parents, alors que nous venions de lutter contre avec acharnement ? Nous avions tout notre temps pour nous créer des obligations, et prendre des responsabilités. Peut-être leur fallait-il encore un peu de temps pour assimiler la nouvelle donne, peut-être que du côté des filles la liberté sexuelle ça ne se décrétait pas, ça s’apprenait. De là à obligatoirement considérer un simple flirt, parfois certes un peu poussé, comme un prologue aux épousailles, très peu pour moi. Une petite parenthèse de quatorze mois, elle était là la solution. Après les choses seraient certainement bien différentes. Attention, je ne prétendais pas faire abstinence durant tout ce temps. Mais d’après ce que j’avais pu comprendre, les idées des filles que l’on pouvait rencontrer dans les villes dites « de garnison » étaient plus en adéquation avec l’esprit « mai 68 », sûrement des précurseurs. 

 

Durant quatre mois,  j’effectuai ma formation d’élève officier de réserve (OER) à l’école de Coëtquidan, avant d’intégrer le 35e RAP à Tarbes. Aspirant à la 2e batterie, je participai à Pau au stage qui devait faire de moi un vrai para. Quelques semaines plus tard, mon colonel me proposa  une mission en République Centrafricaine. Une aubaine pour moi.  J’acceptai  et intégrai aussitôt l’état-major de la 11e Division de Balma, près de Toulouse. Prévue pour trois mois, cette mission n’avait à première vue rien de guerrier. Elle consistait, d’après les quelques informations glanées, à des manœuvres avec l’armée centrafricaine.  Dix jours plus tard, notre détachement composé de quarante-cinq militaires embarquait pour Bangui, sous les ordres du commandant Ferral. L’officier arborait les insignes du 2° REP,   mais j’étais persuadé qu’il avait été intégré pour l’occasion.  Il était secondé par un ancien d’Indochine, l’adjudant-chef Barlowski, comme moi du 35e RAP. Malgré mon grade supérieur, je fus placé sous ses ordres. J’étais le seul appelé de cette mission. Les autres soldats, sous-officiers et hommes du rang  appartenaient tous au 2e Régiment  Etranger Parachutiste (2°REP) de Calvi. Le 1er mars 1969, nous foulions le tarmac du nouvel aéroport de Bangui-M’Poko. Il nous fallut moins de vingt-quatre heures pour s’installer presque confortablement au camp du Kassaï, à l’est de Bangui. Notre détachement occupait un bâtiment, un peu en retrait. La caserne, commandée par le lieutenant centrafricain Jean-Claude Mandaba, datait de l’époque coloniale.  Un simple lieutenant commandant un camp de cette importance, il y avait là comme une incohérence.

 

Ancienne colonie française d’Afrique centrale, l’Oubangui-Chari devint la République centrafricaine le 1er décembre 1958. Elle proclama son indépendance le 13 août 1960. Les Français colonisèrent la région dès la fin du XIXe siècle et l'administrèrent jusqu’au milieu du XXe siècle. Durant la Seconde Guerre mondiale, la colonie se joignit aux Forces alliées. En 1969, le pays était dirigé par le président Jean-Bedel Bokassa.

Officiellement, nous étions ici dans le cadre d’accords militaires conclus de longue date, mais je ne savais toujours pas en quoi notre mission consistait véritablement.

Nous occupions notre temps à faire du sport, sans jamais nous mêler aux soldats centrafricains, même pour les repas. Cinq jours après notre arrivée, je fus convoqué par le commandant Ferral.  

 

–  Aspirant Pradère, d’après votre dossier vous êtes étudiant en histoire-géo ! Vous avez terminé votre deuxième année avec de très bons résultats. Je ne parle pas des examens, l’année dernière tous les étudiants ont réussi leurs examens. Je ne sais pas ce qui a motivé votre choix d’arrêter vos études, mais en venant vers nous, vous avez pris la bonne décision. Peut-être que l’argent des contribuables n’aura pas été dépensé en vain ! J’ai été contacté par Annette Braval, la principale du collège Sainte Bernadette. Cet établissement ne reçoit que des élèves féminins, il est situé tout près d’ici, sur la route d’Ouango. La mère supérieure m’a fait part de sa grande difficulté à recruter des enseignants français. Je sais que vous n’êtes pas professeur, mais la première qualité d’un soldat n’est-elle pas de s’adapter à la situation ? Il ne vous a fallu que quatre mois pour devenir officier, alors deux années à étudier l’histoire-géo c’est sûrement bien suffisant pour dispenser votre savoir à des jeunes filles de douze à dix-huit ans. Et puis, la France a tout intérêt à favoriser l’enseignement de notre langue et de notre culture dans ses anciennes colonies, il en va de notre suprématie dans la région. 

J’étais assez surpris par la proposition du comandant Ferral, il ne me proposait pas de faire la guerre, mais de jouer les maîtres d’école. Après tout pourquoi pas ? C’était bien mon idée de départ de devenir professeur.

 

– Alors, Pradère, vous décidez quoi ? 

 

– Je suis à vos ordres mon commandant. Je commence quand ?

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