Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

06 Sep

Rentrée littéraire 2012 - les grands tourments

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

couverture les grands tourmentsLes Grands Tourments, 4° volet dans la série les Exilés de L'Arcange Auteur Michel ZORDAN - ISBN 978-2-9532863-3-5 - 280 pages aux Editions 3 Z

 

Extrait -J’étais persuadé que certains saisonniers en savaient beaucoup plus sur cette affaire qu’ils ne voulaient bien le laisser entendre. Je connaissais assez bien le jeune Chico Moriantès. À plusieurs reprises déjà il était venu avec son père au Château. Cette année il était seul. Depuis l’assassinat d’Antonio Gonzalez et à plusieurs reprises, j’avais tenté de discuter avec lui alors que nous travaillions dans la vigne. Mais je sentais chez le garçon une certaine réticence, presque de la peur lorsqu’il abordait certains sujets. J’étais certain qu’il savait des choses.

 

– Amandine, je vais aller à la vigne de Villeneuve pour  donner un coup de main, il faut finir de rogner et effeuiller un peu. Si tu veux, il y a du travail pour toi.

 

– Moi, je crois que tu vas à la vigne pour questionner Chico. Je veux bien venir, mais je veux pouvoir l’interroger. Moi aussi je peux poser des questions sans avoir l’air d’en poser ! 

 

– D’accord, travail à deux, mais c’est moi qui mènerai le débat. 

Nous étions maintenant quatre travailleurs dans la vigne. Je m’étais positionné dans le rang juste à côté de celui de Chico. Mais le jeune garçon semblait méfiant, il ne prenait pas vraiment part à la conversation. Dès la reprise des nouvelles rangées, Amandine s’installa d’autorité juste à côté du jeune garçon, cette fois le courant semblait passer. Après moins d’un quart d’heure, Amandine  sut installer la confiance. Chico Moriantès parlait de l’Espagne, de son père engagé dans la guerre civile du côté de la république, de sa mère qui soignait sa grand-mère qui ne pouvait plus quitter son lit depuis plus de cinq années.

 

– Tu sais, Amandine, maintenant c’est moi qui enverrai l’argent dans mon foyer.

 

– Mais tu n’as que treize ans, tu ne peux pas travailler comme un homme.

 

 – Dans mon pays, le nombre d’années ne compte pas, on est un homme dès que l’on peut commencer à travailler. Moi j’ai commencé à onze ans. L’année dernière, j’étais déjà au château pour les vendanges. Je n’ai pas eu la paye d’un homme, mais c’était bien quand même. Et toi tu es payée ?

 

– Moi, mais pas du tout, c’est Sylvio qui m’exploite. Ce matin c’est lui qui m’a obligée à venir travailler. Si je ne viens pas, il fait la tête et il ne veut plus m’emmener faire des balades à bicyclette. 

 

– Mais moi, je peux aussi t’accompagner pour faire des balades et je ne t’obligerais pas à travailler.

 

– Oui, mais toi, tu n’as pas de vélo et moi, les balades à pied, ce n’est pas trop mon truc. 

 

Amandine décida de passer à la vitesse supérieure. 

 

– Maintenant que tu travailles comme un homme, tu as la même paye qu’un homme ? 

 

– Non, pas encore, c’est surtout que je suis obligé d’en donner…

 

Chico Moriantès ne termina pas la phrase, semblant déjà en avoir trop dit, il se referma comme une huître. Amandine manœuvrait bien, mais peut-être avait-elle brûlé les étapes. Je ne m’étais pas mêlé à la conversation. Mis à part quelques mots que le jeune saisonnier espagnol glissait à voix  basse à Amandine, je n’en perdais pas une miette. Ce qui me chiffonnait un peu, c’était précisément les quelques mots qu’Amandine lui répondait à voix basse. Ce Chico Moriantès n’avait pas hésité à inviter Amandine pour faire des balades. Je devais y faire très attention, encore heureux qu’il n’ait pas de vélo. À qui et pour quelle raison Chico était-il obligé de donner une partie de son argent ? Je savais par papa qu’à partir de treize ans les jeunes garçons touchaient les deux tiers du salaire des adultes. Sur le chemin du retour j’essayai d’en savoir un peu plus sur leur conversation.

 

 – Vous vous êtes dit quoi avec Chico ce matin ? Je n’ai pas pu tout entendre.   

 

– Nous avons discuté de tout et de rien, de sa vie en Espagne.  Je suis presque certaine qu’il doit verser une partie de son salaire à quelqu’un. 

 

– Oui, mais ça, j’ai entendu. Mais vous avez parlé à voix basse,  vous avez même rigolé. 

 

– Tu sais, cela ne devait pas être très important, je ne m’en souviens plus. 

 

– Moi, je crois que ça t’arrange de ne plus t’en souvenir. Je suis sûr que s’il avait eu un vélo, tu aurais accepté de faire des balades avec lui. D’abord, c’est ce que tu lui as dit. Tu as même dit que je t’exploitais et que je t’obligeais à venir travailler à la vigne sans être payée.

 

 – Mais c’était pour plaisanter, il fallait que je le mette en confiance pour essayer de le faire parler. D’ailleurs il a presque avoué qu’il devait donner une partie de son salaire à quelqu’un ! 

 

– Oui, mais lorsque vous avez parlé à voix basse, il a dit quoi ? Et tu lui as répondu quoi ? 

 

Mutine, Amandine jouait avec mes nerfs.

 

– Ce n’était rien d’important, puisque je ne m’en souviens plus. Et toi, l’an dernier, la Juliette qui se baignait toute nue, ça ne te gênait pas de la regarder.

 

– Ça n’a rien à voir et j’y pouvais quoi moi ? L’Auzoue est à tout le monde, pourquoi était-ce à moi de partir ? N’essaie pas de détourner la conversation, moi, je crois qu’il t’a donné rendez-vous quelque part. 

 

– Sylvio, tu te fais des idées, il n’a même pas de vélo. 

 

– Je sais, mais toi, tu en as un. Puisque tu ne veux rien dire, rentre de ton côté. Moi, je retourne à L’Arcange par les traverses. 

 

Sur ces mots, je  quittai la route et engageai mon vélo, au risque de crever l’un des pneus, dans une carrère qui servait au passage des attelages et du bétail. Amandine fit demi-tour et se lança à ma poursuite. Elle tenta de rattraper son retard, mais après seulement quelques mètres sa roue avant heurta une souche. Elle chuta lourdement sur le sol et finit  sa course dans les ronces. J’entendis le cri de ma blondinette entrant en contact avec le sol et les épines. Je me retournai et la vis qui tentait de se relever. Elle n’y parvint pas, en pleurs elle s’assit à même le sol. Je revins rapidement vers elle, ses jambes, ses bras et ses genoux portaient quelques traces de griffures.

 

– Tu t’es fait mal ? Ne bouge pas je vais t’aider.

 

D’un revers de bras rageur, Amandine sécha ses larmes.

 

– Non, ne me touche pas, c’est de ta faute, c’est à cause de toi si je suis tombée.  

 

Je m’assis à ses côtés et doucement avec la chemise que je  venais de retirer, j’entrepris de faire disparaître les quelques gouttes de sang qui perlaient sur ses genoux et ses bras.  Émue, ma blondinette me dévisageait. Méticuleusement et avec d’infinies précautions, je lui retirai du genou deux grosses épines d’églantiers. 

 

– Voilà. Je crois que maintenant ça ira. Pardonne-moi, je n’aurais pas dû me fâcher, mais je ne supporte plus ce Chico, il se prend pour qui ?

 

Je me rapprochai d’Amandine qui ne disait toujours rien et la serrai dans mes bras. Sans un mot, nous restâmes l’un contre l’autre pendant presque une minute. Nous savions que le dimanche 27 septembre, dans une douzaine de jours à peine, nous serions une fois de plus séparés. Moi, je partirais pour le lycée d’Auch et Amandine retournerait chez ses parents, à Toulouse. Cet incident avait permis de nous retrouver.

 

 – Pardonne-moi, je n’aurais pas dû faire ça. Après tout, ce que tu racontais à ce Chico, ce ne sont pas mes affaires. 

 

Amandine me fixa dans les yeux et déposa furtivement un petit baiser sur mes lèvres.

 

– Non, c’est de ma faute. Je sais que tu n’aimes pas que je plaisante avec d’autres garçons, j’ai fait ça pour te taquiner. Même si tu ne veux pas le dire, je sais que tu m’aimes, ça me rassure un peu que tu sois jaloux. 

 

Pendant quelques minutes encore nous restâmes assis là,  à évoquer les bons moments passés ensemble pendant ces vacances. 

 

– Tu crois que ton papa reviendra avec Dolorès ? 

 

– Je ne sais pas, mais je suis sûr que cette femme représente  pour lui beaucoup plus qu’une simple saisonnière. 

 

– Tu crois qu’il est amoureux de Dolorès ? 

 

– Je pense que oui, sinon pourquoi aurait-il été essayé de la retrouver ? De plus, avant qu’elle ne soit enlevée, il allait la voir presque tous les soirs et il me parlait souvent d’elle.

 

– Ça te gêne que ton papa soit de nouveau amoureux ?  

 

– Ce qui m’inquiète, c’est qu’elle soit déjà mariée et avec un militaire, en plus.

 

– Tu sais ce que me disait Chico dans la vigne ? Que tu étais amoureux de moi. Je lui ai répondu que j’en étais presque certaine et que moi aussi j’étais amoureuse de toi. Je lui ai également dit qu’il ne fallait pas parler à voix basse parce que tu étais un peu jaloux. Voilà, c’est tout !

   

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.