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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

02 Sep

Rentrée littéraire 2012- l'héritière aux deux royaumes

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

l-heritiere.jpgL’héritière aux deux Royaumes
Auteur Michel ZORDAN

ISBN 978-2-9532863-8-0 -
240 pages aux Editions 3 Z -  

 

Extrait - Durant quelques kilomètres Mona resta silencieuse, puis…

 

– William, pourquoi m’avez-vous embrassée derrière le jardin du père Anatole ?

 

Je fus très surpris par la question, ma réponse fut spontanée, sans aucune réflexion.

– Parce que j’en avais envie ! Et que… les circonstances… voilà quoi !

 

– Mais en France, c’est courant d’agir ainsi ? Vous voyez une jeune fille dans la rue et vous l’embrassez juste parce que vous en avez envie ? Et si elle n’a pas envie, il se passe quoi ?

 

J’avais du mal avec les questions de Mona, j’aurais presque  préféré qu’elle garde le silence.

 

– Bien sûr que non, Mona. En France, lorsqu’un garçon embrasse une fille, c’est que la plupart du temps la fille est d’accord.

 

– Et lorsque vous m’avez embrassée, vous saviez si j’étais d’accord ?

 

– Je ne sais pas trop, Mona… La situation était compliquée. Vous vous êtes jetée dans mes bras, nous étions émus, et tout naturellement je vous ai embrassé, voilà. Ce n’est pas si grave !

 

– Oui, mais vous m’avez embrassée deux fois, et la seconde fois c’était encore plus intense que la première.

 

– C’est vrai, mais j’ai quand même remarqué que la situation ne vous déplaisait pas, j’ai même eu l’impression que vous appréciez !

 

Mona ne répondit pas et retomba dans le silence. Quelques kilomètres plus loin, la jeune fille remit ça.

 

– Vous savez, dans mon pays, lorsqu’un garçon embrasse une fille, ça signifie qu’il l’aime. En France, c’est juste parce que ça vous plait de l’embrasser, mais ici en Centrafrique, c’est différent. Ou alors, c’est parce que je suis noire et vous pensez qu’avec les noires c’est plus facile.

 

Je devais faire quelque chose ou alors Mona allait me gâcher le voyage. Sans attendre je ralentis et stoppai la jeep sur le bas côté. Je descendis et demandai à Mona de me rejoindre. Même avec son grimage de lépreuse, je la trouvai très belle. Le foulard blanc sur ses cheveux fixait plus encore la lumière sur son visage et mettait plus encore le grain de sa peau en valeur. Pendant quelques secondes nos regards se croisèrent, se défièrent presque, comme pour tenter de comprendre ce qui se passait derrière. Sans attendre, je l’attirai vers moi et posai mes lèvres sur  ses lèvres. La belle ne fut même pas surprise et n’attendait que ça, la séance dura deux à trois minutes. Heureusement, personne n’eut l’idée de passer à proximité à ce moment. Le spectacle d’un militaire français embrassant avidement une religieuse lépreuse : ça aurait pu faire jaser. C’est lorsque mes mains tentèrent d’explorer d’autres régions de son corps que Mona se dégagea et me fit face.

 

– Alors, cette fois, vous avez fait ça comme ça, juste parce que vous en aviez envie ? Rien d’autre ?

– Cette fois non, il y avait une raison, vous faire taire, Mona, vous faire taire ! Nous sommes maintenant assez loin de Bangui, vous allez monter devant, à côté de moi.

 

La jeune fille ne répondit pas. Elle esquissa un petit sourire, puis juste avant qu’un attelage tiré par un âne ne nous croise, elle remit son foulard en place et repris son rôle de religieuse lépreuse.  

 

Vers douze heures trente, je ralentis et me garai sur le bas côté.

 

– Vous avez encore envie de m’embrasser ? À ce rythme, nous ne sommes pas encore arrivés !

 

– Nous verrons ça après. Pour le moment, il est l’heure de se restaurer. J’ai de succulentes rations de l’armée à vous proposer, vous allez adorer !

 

J’installai le pique-nique sur le capot de la jeep. Je pris ma première photo de Mona à ce moment-là. La jeune fille mangea avec appétit. La boite de corned-beef, les biscuits secs, les pâtes de fruits, le chocolat, tout y passa. Heureusement, j’avais emporté trois pains livrés la veille par notre boulanger français de Bangui.

 

– William, en France vous avez une amoureuse ?

 

– Non, Mona, je n’ai plus d’amoureuse en France. 

– Ça veut dire que vous en aviez une ! Il s’est passé quoi ? Vous l’avez quitté ? Ou alors c’est elle qui vous a quitté ? William, vous pourriez avoir une amoureuse qui soit différente de vous ? Enfin, je veux dire qui ne soit pas de votre pays !

 

– Pourquoi pas, Mona, l’amour n’a pas de frontières !

 

– Vous savez, William, plus tard je serai professeur, peut-être comme vous, d’histoire-géographie. Ou peut-être professeur de lettres, je n’ai pas encore bien décidé.

 

Vers treize heures trente, après avoir bu un café réchauffé dans ma gamelle, nous reprîmes la route. Je n’aimais pas le café réchauffé, mais je ne voulais pas non plus gaspiller mes réserves. Le café frais était prévu pour le matin, au réveil. Pour ce premier jour, je m’étais fixé un objectif très raisonnable, rallier la ville de Sibut à quelque cent quatre-vingt kilomètres de Bangui. La mère supérieure du collège Sainte Bernadette  m’avait conseillé de rendre visite au père Tristan, prêtre de l’église de la Sainte-Famille sur la route de Bambari, il nous hébergerait pour la nuit. Je devais même lui remettre une lettre confiée par la religieuse. 

 

Vers quinze heures, la chaleur était à son maximum. Heureusement, nous roulions la capote relevée. Notre conversation évolua quelque peu. Mona me parla de sa famille : de son père Mongou Bandia, instituteur à Bosambo, petite bourgade de la banlieue sud-ouest de Bangui ; de sa mère Indina Zandé, de sa petite sœur de douze ans, Mouna. Nous parlâmes aussi de son grand-père paternel, Poualomo, le chef du clan Bandia, resté dans son « Royaume de Bangassou ». Puis de son grand-père maternel, Avungara, resté lui aussi dans son « Royaume de Rafaï », situé un peu plus à l’est de Bangassou. Elle m’expliqua que le clan Zandé se répartissait sur les deux rives de l’Oubangui, qui n’était pas encore l’Oubangui, mais la rivière Mbomou. En Centrafrique et sur l’autre rive, en République Démocratique du Congo. Elle m’expliqua aussi que sa famille était de la classe des conquérants, des seigneurs, de ceux ayant soumis d’autres tribus. Que son arrière grand-père avait été institué « avoungoura » du royaume, très longtemps avant l’arrivée des Français. À sa mort, son grand-père hérita de la charge,  d’où son nom d’Avungara. Son père, Mongou Bandia, aurait pu en épousant sa mère, Indina Zandé, devenir le chef des royaumes Bandia et Zandé et récréer ainsi le grand royaume des Nzakara. 

 

L’accueil par le père Tristan fut chaleureux, le repas qu’il nous concocta n’avait rien de commun avec les rations avalées le midi. Quarante-cinq ans tout au plus, je me demandai la raison pour laquelle il était venu se perdre ici. Lorsque j’aperçus sa servante, je compris tout de suite. Belle, grande, svelte, vêtue d’étoffes assez colorées, elle devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Le prêtre nous la présenta, elle se prénommait Mali. Mali nous servit, mais ne se joignit pas à nous pendant le dîner. La complicité entre le prêtre et cette femme était évidente et transparaissait dans tous leurs gestes. Nous discutâmes une bonne partie de la soirée, de tout et de rien, de ce qui se tramait à Bangui, mais pas un mot sur la présence de Mona et sur ma mission. Le prêtre était assez bien installé, il disposait même du téléphone. Le lendemain matin, 13 avril, réveil à six heures. Je sollicitai le père Tristan, pour joindre le commandant Ferral.

 

– Mes respects, mon commandant. RAS, nous sommes arrivés au point convenu,  tout s’est déroulé comme prévu.  Nous n’avons pas rencontré le moindre problème. Et à Bangui, ça se passe comment ?

 

– Le gouvernement Bokassa a réagi assez vigoureusement. Le lieutenant-colonel Banza a été jugé hier. Condamné à mort, il a été exécuté dans l’heure. Ça n’a pas traîné, ils recherchent tous les complices potentiels, et font même beaucoup de zèle. Bonne chance Pradère, n’oubliez pas, vous êtes un soldat en mission. Si vous devez prendre un risque, réfléchissez avant. Mais pas trop quand même. Un soldat mort ne sert plus à rien !

 

– Je n’oublierai pas, mon comandant !

 

Mali nous servit le petit déjeuner dans le jardin qui jouxtait le presbytère. Il était à l’image de celui du père Anatole, le père Tristan, ou même plus sûrement Mali, entretenait un potager et même un poulailler. Je demandai au prêtre d’immortaliser la scène, avec mon appareil photo. J’en pris une avec Mona et le religieux, Mali refusa de se joindre à eux.

Vers sept heures trente, départ pour Bambari, nouvelle étape de notre périple. Le père Tristan était déjà parti pour son office, Mali nous remis quelques provisions pour la route : galettes, ananas, banane, six œufs, du poulet et du riz que je pourrais réchauffer pour midi. Ma gourde était pleine d’un breuvage légèrement acidulé, à boire par petite gorgée, lorsqu’il ferait très chaud. Juste avant de partir, un garçon de trois ou quatre ans courut vers Mali et se colla à ses jambes, nous saluant de la main. Mona s’était débarrassée de son grimage, gardant juste le bandage autour des mains. En cas de contrôle, cela devrait largement suffire pour éloigner les curieux.

 

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