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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

22 Sep

Rentrée littéraire 2012 : L'insolence du sort

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

L'insolence du sort-copie-1L'insolence du sort, dans la série, Les Exilés de L'Arcange - Auteur : Michel ZORDAN - Editions 3Z- 374 pages- ISBN 978-2-9532863-1-1

 

Extrait - Dans les cinq minutes qui suivirent, toutes les personnes « partie prenante » dans cette affaire furent informées de la situation. Il était un peu plus de dix heures du soir et nous n’avions presque rien avalé depuis notre départ de Marseille.

 

– Inspecteur, nous avons déjà bien avancé. Pour ce soir, je pense que ça suffira. Pouvez-vous nous indiquer un bon petit restaurant dans le coin ? Il est tard et je présume que les cuisines de l’hôtel sont déjà fermées.

 

– Pas de problème, je vais vous amener dans le bouchon de la mère Villard. En passant par les traboules, c’est à deux pas d’ici.

 

Pour nous tous, traboules ne signifiaient pas grand-chose. Quant à bouchon, à part celui d’une bouteille,  j’avais du mal à comprendre de quoi il s’agissait.   Mais la faim tenaillait nos estomacs et nous suivîmes l’inspecteur sans poser de question. Après quelques mètres seulement sur le boulevard des Brotteaux, l’inspecteur Trifond ouvrit une porte qui pouvait laisser supposer que nous entrions dans un immeuble. En réalité, nous étions dans une traboule, sorte de petite ruelle située sous les bâtiments et permettant au passant de rejoindre une autre rue sans faire de détour. Un chemin de traverse, en quelque sorte. Après avoir traboulé à trois reprises, nous nous retrouvâmes devant un petit établissement qui ne payait pas de mine. L’inspecteur Trifond ouvrit la porte sans hésiter et nous invita à entrer.

 

– Voilà, nous sommes dans le bouchon de la mère Villard. Vous m’en direz des nouvelles !

 

L’inspecteur semblait être un habitué. Il y avait là une demi-douzaine de petites tables, il en poussa deux l’une contre l’autre.

 

Ici, point de carte, le repas commença par une soupe à l’oignon, suivie d’un grand plat de charcuterie. Je fis à papa une remarque qui pouvait passer pour un compliment.

 

– Tu sais papa, je crois que le saucisson est presque aussi bon que le tien. Ils ont dû apprendre à le faire en Italie !

 

L’inspecteur Trifond était un homme d’une quarantaine d’années, un peu rond, affable, avec des yeux rigolards. Il devait aimer la bonne chère et la plaisanterie. Je l’imaginais assez mal en train d’arrêter un gangster. Il me regardait en train de me resservir une bonne tranche de terrine.

 

– Tu as raison petit, mange, parce qu’il est tard et je crois qu’après qu’il n’y a plus rien.

 

Depuis le matin, nous n’avions presque rien avalé et j’avais vraiment très faim. En entendant ces mots, je repris trois tranches de rosette et une bonne tranche de pain. Puis encore une tranche de jambon de pays et du pain. La mère Villard était une femme sans âge, peut-être 35 ans ou peut-être 45 ans. Elle semblait très conviviale mais savait garder ses distances. Elle s’approcha discrètement de la table.

 

– Alors Messieurs, comment trouvez-vous ma charcuterie ? J’ai un petit producteur qui ne travaille presque que pour moi. À présent, je vais vous servir une quiche. Vous n’en direz des nouvelles !

 

Elle ajouta, avec un brin de malice :

 

– Je vous préviens, il ne doit rien rester dans les assiettes, sinon direction la cuisine pour faire la vaisselle !

 

Après la bonne part de quiche, la mère Villard arriva avec les pieds de porc farcis. Ça sentait bon mais,  je ne pouvais plus avaler quoi que ce soit. Du coin de l’œil, je regardai l’inspecteur Trifond. Je commençais à croire qu’il s’était payé sa tête. La tranche de veau qui suivit dépassait de chaque côté de mon assiette mais mon estomac refusa toute nouvelle sollicitation. J’avais à peine grignoté mon pied de porc et maintenant je devais récidiver avec ce nouveau met ! Je regardai les autres convives qui mangeaient normalement. Mais eux ne s’étaient, bien sûr, pas gavés de pain et de charcuterie. J’envoyai un regard qui en disait long à mon bourreau, l’inspecteur Trifond. Sûrement fier de sa petite blague, il affichait un visage encore plus rigolard et satisfait. À ce moment, je ne rêvais que de vengeance. Je vidai une nouvelle fois mon verre d’eau, pour essayer de faire une petite place, mais mon estomac ne voulait rien savoir. Je tentais une diversion en demandant les toilettes à la mère Villard. En revenant, je pourrais peut-être trouver un prétexte, le plat qui avait refroidi ou autre chose.

 

– C’est tout droit mon petit, je vais garder ton assiette bien au chaud.

 

Après cinq minutes je fus bien obligé de revenir. Mon assiette retrouva sa place en même temps que moi. Je découpai le veau en tout petits morceaux que je mâchouillai, tant bien que mal, mais ça ne passait pas. Lorsque je vis la mère Villard qui m’observait, j’essayai de donner le change en me remettant à l’ouvrage. Mais je savais que j’étais vaincu par la nourriture. La patronne du bouchon s’avança vers moi.

 

– J’ai l’impression que tu as eu les yeux plus gros que le ventre. Si tu n’en veux plus, laisse, ne va pas te faire du mal. Garde seulement une petite place pour le dessert. Viens avec moi, je vais te donner un petit quelque chose qui va t’aider à digérer et surtout à bien dormir.

 

Arrivé dans la cuisine, j’expliquai à la mère Villard le pourquoi de mon abdication.

 

– Les plats que vous préparez sont excellents madame, mais au début du repas, l’inspecteur Trifond m’a dit qu’il n’y aurait plus rien après la charcuterie. Alors, comme je n’avais pas mangé grand-chose depuis ce matin, j’ai forcé un peu trop sur la charcuterie qui était excellente.

 

Je pensais qu’en la complimentant sur sa charcuterie, mon échec passerait un peu mieux auprès de la patronne, surtout après l’avertissement du début du repas.

 

– Vous savez madame, je peux vous aider à faire la vaisselle. Je la fais à la maison tous les jours. Il y a bien sûr un peu moins d’assiettes, mais je peux vous donner un coup de main.

 

– Non mon garçon, tu as été trompé par Trifond. Il a voulu te faire une petite farce. Ce n’est pas bien méchant, il connaît très bien la maison. De plus, c’est un grand gourmand. Il adore les tartes aux pommes, je lui donne toujours la plus grosse part.

 

Je bus à petites gorgées le breuvage que m’avait préparé la mère Villard. Je me demandais de quelle façon j’allais pouvoir rendre à l’inspecteur la monnaie de sa pièce. Sur les petites étagères de la cuisine, il y avait un nombre incroyable de petites boîtes à condiment. Comme à mon habitude, j’étais curieux de tout : à quoi ça sert et c’est pour quoi faire ?

 

Dès que la patronne sortit de la cuisine pour servir le plateau de fromages, je me levai, fis le tour de la table et m’approchai de la cuisinière. J’ouvrai discrètement la porte du four. À l’intérieur, une superbe tarte déjà tranchée attendait d’être servie. Sur la gauche, une part était bien plus importante que les autres, sûrement celle de l’inspecteur Trifond. Je souris, j’avais ma vengeance. Mon geste ne me prit que quelques secondes seulement, ensuite je retournai m’asseoir rapidement sur ma chaise, pour finir mon verre.

 

– Alors mon garçon, comment ça va maintenant ? Je vais servir la tarte, tu en veux un morceau ?

 

– Bien sûr madame, elle a l’air…

 

Je m’arrêtai sur ma lancée, j’avais failli me vendre.

 

– Je voulais dire qu’elle est sûrement très bonne, comme tout ce que vous faites. Oui, j’en veux bien un morceau.

 

La mère Villard me regarda, amusée. Mes yeux rayonnaient. Que s’était-il passé dans la cuisine pendant son absence ? Elle récupéra la tarte dans le four et fila vers la salle. Je rejoignis ma place et attendis mon heure. La patronne servit tous les convives mais elle s’arrangea pour servir l’inspecteur Trifond en dernier. Dès que tout le monde eut reçu sa part, la patronne s’attarda un peu, elle était persuadée qu’il allait se produire quelque chose.

 

Comme les autres, je commençai à manger. L’inspecteur Trifond faisait honneur à la tarte, il engloutissait plutôt qu’il ne mangeait. Les grosses bouchées devaient aller directement au fond de son estomac. D’un seul coup, son visage devint rouge vif, presque cramoisi. Sa cuillère resta suspendue en l’air, ses yeux pleuraient toutes les larmes de son corps. Le regard hagard, il chercha son verre qu’il but d’un trait. Il reprit la carafe et but à nouveau deux grands verres pleins d’eau. La mère Villard se retourna, elle venait de comprendre. Elle jeta un œil vers moi mais j’avais la tête dans mon assiette. Moi aussi, je reprenais des couleurs mais pas les mêmes. Toute la tablée s’était arrêtée de manger et se demandait ce qui arrivait à l’inspecteur Trifond.

 

En réalité, j’avais profité de l’absence de la mère Villard pour soulever l’arrière de la plus grosse part de tarte et y introduire, à l’aide d’une petite cuillère, une bonne portion de poivre de Cayenne. L’inspecteur Trifond comprit immédiatement d’où venait l’attaque : il avait eu tort de me sous-estimer. Petit à petit, il reprit les bonnes couleurs.

 

– Ce n’est rien, ce n’est rien. J’ai juste avalé de travers.

 

Depuis le matin six heures, la journée avait été très longue. Après le café et le pousse-café, Trifond, remis de ses émotions, nous raccompagna vers l’hôtel des Drapiers.

 

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