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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

06 Dec

Les raisons de l'exil

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

les raisons de l'exil-rééditionAuteur Michel Zordan - Extrait - En moins de six mois, notre existence avait basculé, nous partions vers l’inconnu en quittant tout. Nous partions vers ce pays de France que nous ne connaissions pas. La Gascogne, qui nous avait donné rendez-vous pour ce nouveau départ dans la vie, se situait à proximité de l’océan Atlantique, complètement à l’opposé de la frontière italo-française. Papa regardait cette terre qui l’avait vu naître, cette terre qui lui avait beaucoup donné, mais qui lui avait aussi beaucoup repris. Je suis à peu près certain des pensées qui étaient les siennes à ce moment précis. Il devait se dire que c’était sûrement la dernière fois qu’il voyait ce pays, que nous, ses enfants, pourrions peut-être revenir, mais pas lui. Notre famille se retrouva ensuite dans le train, direction Rome. Les paysages nous étaient moins familiers, nous n’étions déjà plus chez nous.

Le 31 au matin notre train quitta Gênes à l’aube,  la neige commençait à tomber. Un peu après San Remo,  un homme et une femme entrèrent ensemble dans notre compartiment.  Leur façon de nous dévisager me semblait bizarre,  je compris rapidement que leur attitude n’avait pas échappé à papa.  Après quelques minutes,  il se leva et se dirigea vers la porte.

 

– Mariéta, Sylvio, la nuit a été longue,  allons dans le  couloir nous dégoudir les jambes, ça va faire du bien.

Papa cherchait juste un prétexte, pour nous parler en toute tranquillité.

– Je ne sais pas qui sont ces gens, et ce qu’ils nous veulent, mais nous allons  essayez de trouver des places libres ailleurs.

Puis presque immédiatement le train ralentit, et s’arrêta à la gare de la petite bourgade de Vallecrosia. Cet arrêt ne semblait pas prévu.

Aussitôt papa nous fit signe,  sans hâte, mais sans attendre, nos bagages en mains, nous sortîmes dans le couloir.

Á peine avions-nous atteint le fond du wagon, qu’à l’autre extrémité,  quatre hommes en uniforme noir des milices fascistes faisaient irruptions.  Sans hésiter,  ils pénétrèrent  dans le compartiment que nous venions de quitter.  Des cris et des éclats de voix se firent aussitôt entendre. 

– Les enfants, ne restons pas dans le train,  je ne sais pas après qui ils en ont, mais il vaut mieux descendre. 

Sur le quai, papa nous poussa discrètement derrière un charreton de livraison. Nous fîmes semblant de nous intéresser au cheval de trait Ardennais. Á quelques mètres seulement, deux des quatre fascistes entrainaient sans ménagement la femme et l’homme dans une automobile. Les deux autres étaient sans doute restés dans le train.  Notre père semblait hésiter. En quelques minutes, la gare toute entière fut investie par des uniformes. 

–  Nous ne pouvons pas prendre le risque de remonter dans le train,  partons à pied.

La couche de neige atteignait maintenant dix bons centimètres. Notre père portait les deux valises, Mariéta se chargeait du sac à provision et moi des deux musettes.  Après quelques centaines de mètres seulement,  nos chaussures de cuir étaient imbibées d’eau, mais nous n’avions pas envi de nous plaindre. Nous étions si près du but, et si certains d’y parvenir, que nous considérions le contretemps que nous venions de vivre, comme une simple péripétie.  Nous avions connu bien pires et nous avions envi de croire que notre avenir serait meilleur.  Au carrefour papa nous montra un panneau du doigt.

–  Regardez les enfants,  c’est la direction de Vintimille, ce n’est sûrement plus très loin. Nous allons essayer de rejoindre la frontière par la route, il y a certainement un arrêt de car dans ce bourg.

 

Avant la sortie du village,  l’attelage que nous avions aperçu dans la gare nous rattrapa et nous dépassa.  L’homme stoppa le cheval, sauta de son siège et vint à notre rencontre.  

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