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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

14 Nov

Les raisons de L'Exil

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

les raisons de l'exil-rééditionAuteur Michel Zordan - Extrait : Nous fûmes réveillés en sursaut, le charreton était secoué dans tous les sens. Alida gisait sur le sol, elle hennissait  et se débattait violement.  Faiblement éclairée par la lune, le spectacle était hallucinant, un véritable cauchemar, mais tout était vrai.

 

– Mariéta, Sylvio, descendez-vite !  Sous la neige, la glace est partout, tout est gelé.  Le cheval a fait un écart, un animal, sans doute un loup,  lui a fait peur,  et il est tombé.

 

Nous étions dans une montée assez raide. Le chapeau crasseux tentait de faire relever  la jument, empêtrée dans les brancards et le harnachement,  elle n’avait plus aucun point d’appuis.  Notre père essayait lui aussi, tant bien que mal d’aider la bête, mais il ne savait pas trop comment s’y prendre. Après trois à quatre minutes d’angoisse, le passeur arriva à calmer Alida. 

S’adressant à papa :

 

–  Je vais la maintenir au sol,  vous allez essayer de détacher le charreton et de le dégager vers l’arrière. Allez-y doucement…

 

Le charreton n’avait heureusement pas versé, mais le brancard de gauche était cassé.  Notre père réussi à dégager celui de droite, l’autre restait coincé sous la bête. Le passeur parvint enfin à redresser légèrement Alida, mais la bête restait toujours à terre. Papa dégagea le brancard brisé et nous l’aidâmes  à tirer le charreton vers l’arrière.

 

– Sylvio, Mariéta,  attrapez des pierres, et des branches et callez les roues, sinon tout va filler vers le bas !

 

Alida se maintenait maintenant debout,  mais elle ne posait plus son antérieur gauche sur le sol, celle-ci  semblait touchée et  il  n’était plus question de l’atteler.

 

–  Désolé pour le contretemps, mais je vais être obligé  de retourner chez moi.  Vous allez continuer ce chemin, pendant une heure environ.  Sur la droite, un peu en hauteur, vous trouverez une cabane de berger. Je serais de retour la nuit prochaine, pas question de vadrouiller par ici de jour.  Débrouillez-vous pour faire un feu et attendez-moi. Ah oui, faites quand même attention, par ici il reste quelques loups. L’hiver,  la faim les rapproche des maisons. C’est sûrement l’un d’eux qui à fait peur à Alida. Restez bien groupé.

Ces mots n’étaient pas faits pour nous rassurer,  Mariéta et moi.  Avant de partir, le chapeau crasseux tendit un briquet à Papa.

 

–  Papa, tu crois que les loups vont nous attaquer, tu crois qu’ils nous veillent ?

 

– Ne t’inquiète pas Mariéta,  les loups peuvent s’attaquer aux animaux, même aux chevaux, mais pas aux humains.

 

Il était presque quatre heures. Nous récupérâmes nos bagages et nous nous enfoncâmes dans la nuit claire, mais glacée. Papa avait relié les deux grosses valises avec une corde et les portaient, l’une devant, l’autre derrière. Heureusement,  cette fois nous avions chaussé nos bottes en caoutchouc. La neige ne tombait pas,  mais sur le sol gelé, l’épaisseur était assez conséquente et chaque pas était incertain.  Moi, j’avais en charge les deux musettes, et Mariéta, le sac à provision.  Pour les loups, nous avions  confiance en papa, mais nous le suivions quand même de très près. Á plusieurs reprises il me sembla apercevoir derrière les arbres des yeux brillants  trahissant la présence du grand prédateur. Dans une petite descente, ma sœur qui ne souhaitait pas se faire distancer glissa et chuta. Elle appela notre père qui la releva aussitôt et prit le sac à provision. Plusieurs fois je tombais moi aussi, mais je me relevais toujours prestement. Enfin nous repérions la cabane de berger, la cheminée dépassant sur le toit nous fit chaud au cœur. Papa poussa la porte et éclaira l’intérieur avec le briquet.  Seule une vieille table et un tabouret la meublait,  tout au fond une simple pierre plate servait d’âtre.

 

– Entrez les enfants, moi je vais essayer de trouver quelques morceaux de bois.

 

Mariéta et moi, refermions rapidement la porte derrière nous, repoussant le verrou de bois. Nous étions dans le noir complet, mais rassurés. Après trois à quatre minutes qui nous parurent une éternité,  un bruit suspect se fit entendre tout à côté.  

 

– Sylvio tu entends ? Tu crois que c’est un loup ?

 

– Non, bien sur que non ! Ce sont sûrement des souris, l’hiver elles se mettent à l’abri !

 

Ma sœur se colla contre moi, qui n’étais pas non plus très rassuré.  Ensuite le bruit s’amplifia,  et nous distinguâmes parfaitement le déplacement d’un animal dans la cabane.  Nous avions surmonté l’épreuve des fascistes, des antifascistes et des loups et voilà que maintenant  nous tremblions pour une bestiole qui avait sûrement aussi peur que nous. Et puis le bruit se transforma en battement d’ailes,  un oiseau, peut-être même un aigle semblait vouloir nous chasser de son repère. Nous ne respirions même plus, et  lorsque le toc toc toc résonna sur la porte, notre terreur était à son paroxysme. 

 

–  Ouvrez c’est moi !

 

N’écoutant que mon courage, ou ma peur,  je ne relevai et fonçai  pour tirer le verrou. 

 

–  Attention papa, il y a un gros oiseau qui nous attaque !

 

L’oiseau de proie n’était qu’un chat-huant qui profita de l’ouverture pour s’enfuir. Notre père se moqua gentiment de nous, il ramenait une bonne brassée de bois, encore partiellement couverte de neige.  

 

– Sylvio tiens le briquet, et éclaire moi. Si un autre rapace nous assaille, tu pourras nous défendre.

 

Il entreprit ensuite de préparer le feu.  Très rapidement, grâce au journal acheté à Rome,  les flammes éclairèrent l’intérieur, ma sœur en profita pour vérifier que nous étions bien seuls.  Nous n’avions pas vraiment envie de dormir, mais aucun de nous ne commenta les épreuves que nous venions de subir. Nous préférions discuter de tout et de rien. Et puis comme un signal dans la nuit, un hurlement se fit entendre. Mariéta se serra un peu plus contre papa et moi contre elle. Il restait bien des loups dans cette petite montagne, mais la porte fermait bien et la cabane semblait solide et puis papa nous avait dit qu’ils ne s’attaquaient pas aux humains.  Il faisait maintenant chaud,  ma sœur se coucha sur une couverture à même le sol, la tête sur une musette, elle s’endormie rapidement. Moi je fixais les murs de pierre, la toiture doublée de  bonnes planches de sapin,  sûrement recouverte de lauses très lourdes et ne tardais pas à l’accompagner.

 

Tout ne se passait pas comme prévu,  mais nous allions quand même de l’avant.  Avec un peu de chance,  demain,  nous serions en France. Dans la matinée du 1er février, la neige recommença à tomber. Nous ramassâmes du bois sans nous éloigner. En début d’après midi, dans le lointain, il nous sembla entendre des voix se dirigeant vers nous. Le chapeau crasseux ne devait revenir que dans la soirée, peut-être étaient-ce des personnes à notre recherche, et sûrement pas des amis. Heureusement que la neige avait masquée nos traces. Pour précaution, papa éteignit le feu.

 

– Les enfants, avec la chaleur, tout a fondu sur la toiture.  Ça peut nous faire repérer ! Toi Sylvio, tu vas monter dessus,  Mariéta et moi,  nous allons  remplir ma veste de neige et te la passer.  Tu l’étaleras en faisant très attention, je pense que les pierres vont vite refroidir, et avec ce qui tombe,  dans moins d’une demi-heure  il n’y paraîtra plus. 

 

En un quart d’heure le tour était joué,  et la neige recommençait déjà à s’entasser sur les lauses. À partir de huit heures du soir,  l’attente commença.  Vers onze heures, Mariéta,  et moi, nous nous endormîmes.  Avant même les  premières lueurs de l’aube papa nous réveilla.

 

– Notre passeur, n’est pas revenu, nous ne pouvons plus attendre. Nous allons tenter notre chance, seuls.  Je suis persuadé que nous ne sommes plus très loin de la frontière. Nous suivrons le chemin, il doit redescendre dans une vallée.

 

Vers six heures, nous refermâmes la porte de la cabane.  L’épaisseur de neige devait maintenant atteindre vingt bons centimètres, mais elle ne tombait plus.  Au début,  marcher dans la poudreuse était amusant,  après deux heures, Mariéta et moi commençâmes à fatiguer.   Vers neuf heures, au contour d’un chemin, papa s’arrêta, son regard s’illumina.

 

– Regardez les enfants,  une ferme avec de la fumée. Je ne sais pas si nous nous trouvons encore en Italie ou en France, mais nous y allons. 

 

Arrivé à une centaine de mètres,  un chien vint à notre rencontre.  Il devait être tout jeune et avait envi de jouer.  Ensuite une femme sorti sur le pas de la porte, elle nous regarda un court instant, puis se tourna,  sans doute pour appeler quelqu’un.  Un homme sorti à son tour.  Papa posa ses valises,  le chien tournait toujours autour de nous en jappant.  La femme nous fit signe d’approcher.

 

–  Venez  vous mettre à l’abri, ce n’est pas un temps à laisser de bons citoyens dehors.

 

Les fermiers ne parlaient pas Italiens, mais un patois de pays que notre père avait l’air de comprendre un peu. En moins de cinq minutes, nous nous retrouvâmes devant un grand bol de lait chaud. Ça faisait du bien. Papa nous expliqua que nous nous trouvions enfin en France,  à quelques kilomètres seulement du petit village de Castillon. Nous étions le 2 février 1930, pour la première fois nous foulions le sol de notre nouveau pays. La femme était d’origine italienne par sa mère, ce qui facilitait le dialogue.  Par ici,  durant des siècles,  les habitants des deux pays,  s’étaient un peu mélangés.   Les fermiers,  Berthe et Anatole Vallère connaissaient bien, le chapeau crasseux, il se prénommait  Aldo.  S’il n’était pas revenu nous retrouver,  c’est qu’il avait eu un empêchement sérieux.   Anatole proposa à notre père de nous accompagner jusqu’à Roquebrune, à Menton valait mieux pas, trop près de la frontière.   De là, nous pourrions reprendre le train pour Nice. Ensuite viendrait Marseille, Montpellier, Toulouse, Auch et enfin Condom. Pour avoir refait sur une carte le parcours des dizaines de fois, nous le connaissions maintenant par cœur.  Sans attendre,  Anatole attela son Ardennais, encore un. Vers onze heures,  nous arrivâmes dans la petite gare  de Roquebrune Cap-Martin.  La chance était avec nous,  un train pour Nice partait moins de dix minutes plus tard. Papa voulu payer Anatole, celui-ci refusa. Notre père le remercia chaleureusement et lui laissa le prix du passage pour Aldo. Le fermier lui proposa même d’échanger des francs contre des lires.

A Marseille, après une heure d’attente, nous embarquâmes pour Toulouse.

Nous étions le 3 Février 1930, et nous parvenions enfin au bout de notre périple. Maintenant il n’y avait plus ni fascistes, ni antifascistes, le voyage se passait sans encombre. 

 

Á Auch,  papa fit téléphoner au château Tourne Pique par un employé comprenhensif, pour donner l’heure d’arrivée à Condom.  Il en profita pour acheter un gros pain. Ce gros pain  ne ressemblait en rien au pain de chez nous, et il sentait bon, très très bon même.  

 

Vers onze heures, notre train arriva en gare de Condom. Le soleil n’était pas au rendez-vous, il tombait même quelques gouttes et il faisait froid. Une camionnette nous attendait. Nous fûmes accueillis par le régisseur du château Tourne Pique, Théodore Chandon. Dès le premier coup d’œil, cet homme me déplut. Il n’était pas très bavard, très distant même. Il n’y avait qu’une place de disponible à côté du chauffeur, papa se dévoua. À l’arrière, cheveux au vent, Mariéta et moi découvrions notre nouveau pays, la Gascogne.  Il était vraiment très différent de celui dont nous venions. Les  collines étaient douces, les champs, la plupart bien dessinés, encadrés par de petites haies.  Sous la pluie, les routes de pierres blanches,  avec leurs bordures bien coupées,  me semblaient étincellantes. Nos yeux découvraient de magnifiques images, comme dans les livres, mais en couleur. Ce qui m’étonna le plus, c’était les vignes s’étalant sur les flancs des coteaux.  Elles étaient partout,  bien propres,  des hommes s’occupaient à tailler les sarments, d’autres à les faires brûler.

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