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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

11 Aug

Les prémices - les colères du père Grégorio

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

musee-de-la-ruralite-Donzac.jpgLes Prémices - série les exilés de L'Arcange - Auteur Michel ZORDAN   -   ISBN 978-2-9532863-2-8   En savoir plus sur www.unauteur.com

 

Extrait - La Gascogne était en pleine moisson, et ressemblait de plus en plus à une réserve indienne. Après les foins, la campagne exhalait maintenant les senteurs de paille coupée. Au début, le tracteur avait attiré beaucoup de monde, mais comme tout s’était bien passé, on s’était presque déjà lassé.

 

C’était toujours lorsque l’on ne s’y attendait pas qu’il faisait son apparition. Juché sur sa Motobécane, toujours aussi sec, sa chevelure rousse en nid de poule débordant de son béret basque, sa tonsure en oeuf d’autruche, il arriva devant l’atelier. Vêtu d’une soutane cent fois rapiécée, sans chaussettes, avec ses chevilles maigres plantées dans ses vieux godillots et ses yeux légèrement globuleux, il avait tout l’air d’un criquet. Le père Grégorio avait, l’année passée, remplacé le père Beaulieu. L’affaire s’était faite en un temps record. En un temps tout aussi record, notre nouveau curé s’était taillé une réputation épouvantable. Ses sermons étaient pour la plupart très excessifs, très rarement pertinents, et le nombre de ses fidèles avait, en quelques mois, fondu comme neige au soleil. Le curé de Villeneuve-de-Floréal, village voisin, le père Cantillon, les avait accueillis et certains jours de messe, son église était même trop petite. Avec quelques autres garçons et filles de mon âge, il nous accueillait également pour le catéchisme, deux fois la semaine. Le père Grégorio était intervenu à l’archevêché, mais curieusement, l’évêque laissait faire.

 

Le prêtre entra sans hésitation et « cracha » son discours sans même nous saluer.

– Émilio Montazini, je sais que vivre dans le péché ne vous gêne guère. J’ai eu ouï-dire de certaines rumeurs, faisant état des relations particulières que vous entretenez avec une certaine fille perdue de la paroisse. C’est déplorable et indigne d’un bon catholique ; une fois de plus, vous provoquez sans vergogne le Tout-Puissant. Mais ce que vous faites en ce moment est encore bien plus grave. Vous bafouez le Seigneur, Montazini, mais méfiez-vous, vous avez déjà reçu nombre d’avertissements ! L’Éternel est miséricordieux, mais sa patience a des limites.

À son arrivée, en août de l’année dernière, les homélies du père Grégorio avaient de quoi nous surprendre, mais avec le temps, on s’y était presque habitués. Par contre, pour les deux mécaniciens, Léon Laporte et Lucien Duteil, c’était une première. Clés en l’air, ils regardaient, hébétés, le prêtre cracher ses sermons, avec stupéfaction.
Papa ne se laissa pas prendre au jeu, et répliqua sans modération.

– En ce qui concerne les rumeurs, l’abbé, ce sont les gens comme vous qui, à force de les propager, en font des vérités. Mais qu’ai-je donc fait d’autre, qui puisse à ce point irriter votre grand patron ?

– Insulter le Seigneur n’arrangera pas votre cas, Montazini, vous savez parfaitement de quoi je veux parler. Ce monstre roulant que vous êtes en train de fabriquer, il va semer haine et désolation dans toutes les campagnes de France. Si ces machines se généralisent, il n’y aura plus de travail pour tous les paysans… Le travail est un don du ciel, et vous ne pouvez pas y toucher…

J’avais l’impression que le père Grégorio cherchait constamment un prétexte pour sermonner son prochain. Peut-être était-ce sa façon à lui de prétendre à une certaine supériorité. En parlant de fille perdue, le curé avait sans doute voulu parler de Pierrette Gourdes, la fille de la buraliste de Floréal.

 

Pour ma part, je trouvais Pierrette très jolie et très gentille. Elle vivait pas à Floréal de façon régulière, mais ça ne voulait pas dire que le reste du temps elle était perdue. Chaque fois que je passais la voir, elle me donnait des sucettes. C’était peut-être ça que le père Grégorio appelait des relations particulières. Je ne voyais absolument pas ce qu’il y avait de mal dans tout ça. Papa répliqua aussitôt.

– Père Grégorio, je ne vois pas comment Hercule pourrait semer la haine et la désolation. Tout au contraire, il va permettre aux paysans de travailler mieux, plus rapidement, et sans se tuer à la tâche. Savez-vous ce que c’est que de travailler sept jours sur sept, toute l’année durant, dans le froid, sous la pluie ou le soleil ? De l’aube jusqu’à la nuit et même plus ? Ce tracteur va seulement rendre le travail des paysans beaucoup moins pénible, et ils pourront se reposer un peu plus. Ça devrait au contraire vous faire plaisir, vos paroissiens pourront trouver le temps d’aller à la messe.

 

Le père Grégorio était blême ; il trépignait à la façon d’un gamin colérique.

– Blasphème, sacrilège, Émilio Montazini ! Vous blasphémez contre le Seigneur, le diable est en vous, l’enfer est votre destin… Vous et votre famille pouvez vous attendre au pire…
 

 

– Écoutez l’abbé, nous avons encore beaucoup à faire, alors je ne vous retiens pas. Ah oui, encore une petite chose. Vous vous adressez souvent au Tout-Puissant, dans vos prières ? Alors vous pouvez lui dire, de ma part, que je le respecte profondément, mais que parfois les circonstances font que je doute un peu de son existence.

Je pense que papa en rajoutait, juste pour le provoquer un peu plus.

– Et puisque vous êtes là, avant de repartir, vous pourriez peut-être bénir Hercule ? Vous ne serez pas venu pour rien. Sa mise au point est très importante pour tout le monde, et si vous pensez que ça peut aider, n’hésitez pas !

Le père Grégorio en resta sans voix ; en se retournant, il fit un semblant de signe de croix et il repartit presque en courant vers sa motocyclette. Une chose me semblait bizarre : le tracteur était ici depuis plus d’un mois, et il avait dû en être informé dès le début ; alors pourquoi avoir attendu tout ce temps ?

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