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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

20 Aug

Les prémices à Condom

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

les-3-mousquetaires.jpgLes prémices – Série les exilés de L'Arcange -ISBN 978-2-9532863-2-8 - 444 pages- Auteur Michel Zordan - Editions 3Z  

Extrait- Les insurgés de L’Arcange - Sans un mot, les deux camps s’observaient ; la situation était poignante, tendue vers son maximum. Tout pouvait maintenant dégénérer et sombrer dans le chaos en quelques secondes. Les deux camps se faisaient toujours face, prêts à en découdre. Même madame Éliette ne prenait plus de photos. Mais elle ne put résister bien longtemps et appuya encore à plusieurs reprises sur le déclencheur. Face aux insurgés, les six gendarmes du commandant Estrada hésitaient ; ils n’étaient pas venus là pour se battre avec la population. 

   

Une autre automobile arriva sur la petite route ; c’était la Bugatti 46 de Séverine Jacquard. Elle ralentit en arrivant devant notre avenue, s’arrêta quelques secondes et remit les gaz pour disparaître. Mariéta, elle aussi, avait suivi la scène.

 

– Tu sais qui c’était ? 

 

– Une femme un peu bizarre qui habite la Rondouillère. Je crois qu’elle est juste un peu curieuse.

 

Deux grosses berlines apparurent à ce moment au loin ; elles étaient encore à plus de trois à quatre cents mètres. Pour le commandant Estrada, berlines étaient synonymes de personnages importants. Il avait déjà assez de problèmes à résoudre sans en rajouter, et il donna rapidement  l’ordre de repli. 

 

– Vous ne perdez rien pour attendre, je reviendrai avec un bataillon s’il le faut. 

 

– Nous sommes à votre entière disposition, vous savez où nous trouver. 

 

Pour le colonel à la retraite, ce repli était plus qu’une victoire, c’était la capitulation de l’ennemi. Pour une fois, le commandant Estrada avait été clairvoyant en pressentant des ennuis. Les deux berlines n’étaient autres que celles du juge Damien Chrétien et de Joseph Chaumas, le député du Gers. Chaumas était le frère de Denise Clesques, assassinée avec son mari en septembre dernier. 

 

Venant du château Tourne pique, la Dame en Blanc était arrivée à L’Arcange juste avant le face-à-face qui avait, heureusement, tourné court.

 

Maître Dayan entreprit d’expliquer au juge ce qui s’était passé depuis le matin ; Damien Chrétien était abasourdi. 

 

– Mais vous pensez qu’ils auraient pu tirer ? 

 

– Monsieur le juge, je crois que vous êtes arrivé au bon moment, la situation pouvait dégénérer d’une seconde à l’autre. 

 

– Il est fou, cet Estrada, il est fou !  

 

La petite fête avait repris son cours et Mariéta avait rejoint Edmonde. Il y a une tête que je n’avais pas aperçue, celle de Lucienne Balland, la responsable du réseau antifasciste gersois. Mais après tout, cette fois-ci, les fascistes n’étaient pas en cause, et cette affaire ne la concernait pas. Mais peut-être avait-elle une fois de plus orchestré cette résistance, tout en restant en retrait.

 

– Tu as vu, mamie Blanche, tous ces gens sont venus, une nouvelle fois spontanément, et ils étaient prêts à se faire tuer pour défendre notre famille.

 

– Oui ma grande, j’ai vu, ce sont toujours des moments de  grande émotion. Je ne le répéterai jamais assez, mon aïeul ne s’était pas trompé en venant se réfugier ici, exactement comme ta famille d’ailleurs. 

 

Albert Dayan se rapprocha.

 

– Ma chère Edmonde, la situation ici est maintenant au beau fixe, comme l’a si bien dit le colonel, nous maintenons notre position. Si vous le permettez, je vais aller rendre une petite visite au docteur Valirse ; le comte Philibert De Ponthieu tient à m’accompagner. Nous devons faire comprendre à ce monsieur qu’il n’est pas le seul à avoir le bras long et des amis. Et des amis, Émilio en a beaucoup, il suffit de regarder autour de nous pour s’en rendre compte.   


En arrivant à Condom, Albert Dayan demanda à Lucien Vermeil, le chauffeur d’Emonde De Barsac, de passer devant le lycée Bossuet. Comme il l’avait pressenti, les deux voitures de gendarmerie du commandant Estrada étaient garées juste devant. 

 

– C’est un teigneux cet Estrada, il ne peut pas avoir le père, alors il s’attaque au fils. Dommage qu’il ne mette pas sa détermination au service du bien public. 

 

– Oui, mais il est en train d’essayer de faire parler les enfants. 

 

– Ne vous inquiétez pas mon colonel, les enfants sont très roublards, et personne ne sait vraiment ce qui s’est réellement passé. Il y en aura autant pour affirmer que pour infirmer. Sylvio a laissé une très bonne impression, lui l’immigré, il a osé s’attaquer à la terreur du lycée. De plus, tous les élèves savent ce qui est arrivé à son père, Sylvio est maintenant un héros.

 

– Bonjour madame, nous souhaiterions rencontrer le docteur Valirse ! 

 

– Je ne crois pas que cela soit possible en ce moment, il est en consultation. Regardez, la salle d’attente est bondée. 

 

– Je me présente, maître Dayan, avocat au barreau de Paris, et voici le comte Philibert De Ponthieu, colonel dans notre armée. 

 

L’énoncé des deux noms et de leurs qualités respectives fit l’effet d’un sésame et, dans la minute qui suivit, la secrétaire les introduisit dans le cabinet du docteur Valirse. 

 

– Je suis maître Dayan, avocat au barreau de Paris, et voici le comte Philibert De Ponthieu, colonel dans l’armée de la République...

 

 – Mes respects, messieurs, que puis-je pour vous ? 

 

– C’est très simple, nous sommes ici pour représenter les intérêts de Sylvio Montazini. 

 

– Ce voyou ! 

 

– Monsieur Valirse, je vous demande un peu de respect. Veuillez ne pas en rajouter, dois-je vous rappeler que  vous êtes le représentent légal de votre fils Lucien, et  l’addition sera déjà suffisamment lourde pour vous.

 

– Mais c’est quoi cette histoire d’addition ? Expliquez-vous ! 

 

Voilà, à la demande de monsieur Montazini Émilio, je vais déposer une plainte contre votre fils Lucien, pour escroquerie, vol, extorsion de fonds et violences au quotidien. 

Le visage du docteur Eustache Valirse blêmit.   

 

– En réalité, depuis que j’ai eu connaissance du courrier que vous avez fait parvenir au commandant Estrada, de la gendarmerie d’Auch, je me suis permis d’ajouter la diffamation. 

 

– Mais c’est une plaisanterie ? Le commandant Estrada est en ce moment même en train d’interroger tous les gamins du lycée Bossuet. 

 

– Nous avons pu observer cela, monsieur Valirse. À votre place vous, je n’en attendrais rien de bon. En réalité, le commandant ne le sait pas, mais il travaille contre vous. 

 

– Comment ça « contre moi » ? 

 

– Que croyez-vous que les enfants racontent au commandant en ce moment ? Réfléchissez un peu : votre fils semait la terreur au lycée Bossuet, depuis des années. Avec sa bande, il volait et il cassait la figure à tous ceux qui osaient lui résister. Sylvio Montazini arrive et tout le monde lui tourne le dos, parce que c’est un immigré, mais aussi parce qu’il n’est pas issu du même milieu social. Mais le vilain petit canard a un atout dans sa manche, il est malin et très déterminé. Je sais ce que ce petit a enduré, et je peux vous assurer que votre fils a de la chance, beaucoup de chance, il s’en tire plutôt bien.

 

Le docteur Valirse voulut l’interrompre.

– Laissez-moi terminer Valirse, je n’ai pas fini. Je disais donc que le petit canard sort son atout et fait trébucher votre fils, mais il choisit son moment, il agit alors que tout le lycée est présent. Réfléchissez un peu, Valirse. Comment Sylvio s’y est-il pris pour que votre fils lui arrache et enfourne ses deux gâteaux parfumés au poivre ? D’habitude, votre fils est toujours avec ses copains, et là, comme un fait exprès, il est tout seul. Sylvio a fait ce que tous les autres élèves rêvaient de faire depuis longtemps, mais n’avaient pas le courage d’accomplir. Sylvio est devenu le héros du lycée, il a humilié le gros Lucien, c’est comme cela qu’ils l’appellent maintenant. Je disais qu’il a humilié le gros Lucien devant plus de cinquante élèves. Le tyran est mort, monsieur Valirse, vive le héros. En ce moment, la plupart des élèves sont en train de raconter ce que votre fils et sa bande leur faisaient subir. En voulant vous rendre service, le commandant Estrada est en train de vous démolir, parce que les rapports, que lui et ses hommes sont en train de rédiger, il sera obligé de les joindre au dossier. Monsieur Valirse, je ne voulais pas vous prendre en traître, je tenais à vous avertir personnellement de vos problèmes à venir. Nous allons de ce pas nous rendre au tribunal d’Auch afin de faire enregistrer notre plainte. Je suis désolé pour vous, docteur Valirse, mais je ne fais que mon travail. 

 

– Messieurs, asseyez-vous, je vous en prie, ne partez pas, jeMais, comment cet immigré, enfin je veux dire monsieur Montazini, peut-il se payer un avocat de votre classe ? Je me suis laissé dire qu’il n’avait pas le sou. 

 

– Pas le sou n’est pas le terme exact, mais si vous voulez dire que la famille Montazini n’est pas riche d’argent, c’est vrai. Par contre, monsieur Valirse, la famille Montazini possède un immense trésor, des amis, des amis puissants et des moins puissants. Si ce matin vous aviez été à L’Arcange, je pense que la scène à laquelle nous avons assisté, le comte et moi-même, vous aurait particulièrement impressionné. Mais lisez la presse demain matin, ça vous donnera matière à réflexion.  

 

– Monsieur Dayan, cette plainte, vous allez la déposer maintenant, mais, d’après ce que j’ai compris, Émilio Montazini est à l’hôpital, il se serait blessé en essayant de s’évader. Alors, vous ne pouvez peut-être pas la déposer sans son accord, non ?

 

– Monsieur Valirse, j’ai été officiellement mandaté par monsieur Montazini, la plainte sera déposée en début d’après- midi. 

 

– Mais n’y a-t-il pas la possibilité de trouver un arrangement ? Enfin, nous sommes des personnes intelligentes, nous savons tous les deux qu’il vaut mieux un mauvais accord amiable qu’un bon procès.  

 

– Que voulez-vous dire par arrangement, monsieur Valirse ? 

 

– Eh bien, vous savez, je renonce au dépôt de plainte, vous faites de même et on se quitte bons amis. 

 

– Monsieur Valirse, je ne suis pas votre ami, et je ne veux pas le devenir. Dans cette affaire, vous avez tout à perdre et monsieur Montazini tout à gagner. Voilà le chiffre que nous avons demandé comme dédommagement à la justice et, compte tenu de la réputation de votre fils, nous l’obtiendrons sans peine. Monsieur Valirse, voilà ce que je vous propose, c’est à prendre ou à laisser, vous avez trois minutes pour vous décider.

 

Albert Dayan griffonna quelques chiffres sur un papier et le glissa au docteur Valirse. 

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