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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

11 Nov

Les prémices

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

les-premices-numerique.jpgAuteur Michel Zordan - Extrait : Dans la nuit, victime d’horribles cauchemars, je me réveillai à plusieurs reprises. Ce fut d’abord le cadavre de Lucien Duteil, le pied enserré dans le piège au bout de la chaîne, cherchant à s’enfuir, yeux exorbités, crâne à moitié défoncé, tendant ses bras vers moi comme vers un ultime espoir. Ensuite il y eu Sylvain Lastruc, hilare, éclatant la tête d’un blaireau à coups de barre ; puis la fouine, la tête gonflée par les piqures de guêpes, se pavanant dans sa décapotable, avec sa blonde trop voyante. La dame mystérieuse et sa Bugatti et Adolphe Chapignard dans sa Mercedes se mêlèrent également de l’affaire. Même la sorcière de Colason et son chaudron, firent leur apparition. Je me réveillai en sursaut lorsqu’Amandine eu fait le tour du café de Pierrette Malfeu à cheval sur le dos d’Etiennette Rambalin, la dirigeant par ses tresses.

 

Le lendemain mon père me laissa dormir et j’arrivai tard dans la matinée au château. Amandine semblait encore assez choquée par notre macabre découverte de la veille. Je la laissai auprès de madame Eliette et rejoignis papa à l’atelier, juste à l’instant où Léon Laporte, le mécano, versait du carburant dans le réservoir du tracteur. Papa l’arrêta d’un geste.  

 

– Ne mets pas tout le bidon Léon, il faut d’abord faire un essai. 

 

– C’est quoi ce carburant papa ? Il n’a pas tout à fait la même couleur que le gasoil. 

 

– C’est Ferdinand Maldive qui me l’a fait livrer avec la charrue. Il est de même type que le gasoil mais de meilleure qualité ; en principe, il doit générer plus de puissance. 

 

– Tu penses que notre Hercule a besoin de ça pour gagner ?

 

Papa ne répondit pas ; il fit simplement démarrer le tracteur. Tout semblait fonctionner normalement ; pour la puissance, il nous fallait attendre pour voir. 

 

Vers 10 heures le lendemain, papa reçut la visite du chef Laterre. 

 

– Bonjour Émilio, je t’apporte le journal. Exceptionnellement, Le Dépendant a été distribué dans notre département. Regarde, tu fais déjà la une. 

 

« La fouine » n’y était pas allée par quatre chemins ; on sentait qu’il n’avait pas encore digéré son départ précipité, et quelque peu forcé, de l’année passée. Il semblait en tenir papa pour responsable. L’article était  étincelant de férocité et de bêtise, mais il ne parlait pas de la mort de Lucien Duteil :

 

« Il ne suffit pas d’attenter à la vie d’un courageux journaliste, épris de vérité, pour espérer le faire taire. La vérité du passé est celle d’aujourd’hui. La plupart des immigrés accueillis à bras ouverts dans notre pays ne sont pas dignes de confiance. Un grand nombre d’entre eux ont quitté leur pays en fuyant leur justice. Ils profitent de notre crédulité pour dépouiller la France, pays des libertés et des droits de l’Homme, et l’entraîner dans des aventures peu recommandables et très risquées. Certains de nos industriels, que la morale n’étouffe pas, ont pris le risque de s’associer à leurs méfaits, en acceptant de développer  des projets dont le seul but est de meurtrir encore plus la nation allemande. La France ne se glorifie nullement en permettant à des individus tels qu’Émilio Montazini, immigré au lourd passé et transfuge du parti fasciste italien, de bafouer l’amitié franco-allemande naissante. Il est inconcevable que la justice de ce petit pays de Gascogne puisse se permettre de souiller avec autant de mépris l’incontestable honorabilité d’Adolphe Chapignard, maître de conférences et chercheur à l’université de Humboldt, à Berlin. Cet homme estimable, membre du respectable parti nazi allemand, est retenu sans véritable motif dans une sordide prison provinciale. Il faut rappeler que le mouvement nazi, avec aujourd’hui à sa tête l’honorable chancelier Adolf Hitler, est en train d’insuffler à toute la nation allemande un élan salvateur, ce qui est loin de plaire aux éléments conservateurs et rétrogrades qui ont laissé ce pays basculer dans la médiocrité. Les conditions dans lesquelles Adolphe Chapignard, homme estimable, et ses amis ont été interceptés restent encore bien mystérieuses. De là à penser que ce guet-apens était commandité de par delà les frontières, il n’y a qu’un pas. Il faut préciser que lors de cette rocambolesque, arbitraire et dramatique arrestation, l’un des deux compagnons d’Adolphe Chapignard a été froidement abattu, alors qu’apparemment il n’opposait aucune résistance. L’attitude des dirigeants politiques de cette petite région, Joseph Chaumas, député du Gers en tête, a toujours été très ambiguë vis-à-vis de nos institutions ; j’en veux pour preuve son rôle dans la triste affaire qui a secoué ce «petit » pays à la fin de l’été dernier. Il est temps que nos dirigeants parisiens fassent respecter leur légitime suprématie. Je peux vous assurer que j’irai jusqu’au bout de la vérité et que toute la lumière sera faite sur cette affaire. 

 

Parce que nous dépendons des bons Français, les bons Français méritent de savoir.Rudolf Têtard, correspondant spécial du Dépendant

 

 

C’était du Rudolf Têtard pur jus ; comme toujours, le bonhomme était égal à lui-même. 

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