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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

13 Dec

Les cahiers de mon père

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

cochonAuteur Michel Zordan - Extrait : Ce samedi 13 septembre, un évènement à  Floréal, c’est le premier jour la  grande foire de la Sainte-Croix.  Cette foire est plus que tricentenaire. Henri IV l’avait autorisée en 1600 pour remercier le seigneur de Floréal, le comte D’Orzan pour son cadeau lors de son mariage en seconde noce,  avec Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscane. La Sainte-Croix de Floréal (son nom à l’origine) a été interrompu en 1914, au début de la Grande Guerre. Puis elle réapparait dans les années trente, avant de disparaître à nouveau en 1940, pour de nouveau réapparaitre en 1948. Cette année, ce 13 septembre et quatre jours durant, les camelots et les faiseurs de foires envahissent les rues et l’esplanade ronde. Par manque de place la cour de récré et celle de l’église Saint-Jean sont sollicitées. Les bœufs, les vaches, les chevaux,  les cochons et les matins, même la volaille s’exposent au foirail. J’adore me balader dans ce lieu, lors des marchés aux bestiaux. Cette année plus de trois cents têtes de bétail y sont réunies. Sans compter les chevaux et les cochons. C’est le royaume des maquignons, leur gouaille se fait entendre, jouant dans cet espace comme les comédiens jouent sur une scène de théâtre. Tantôt rigolards, tantôt tristes à émouvoir, mais toujours comédiens. De toute façon, à la fin, ils l’emportent presque toujours. J’ai l’impression très nette qu’ils s’entendent entre eux sur le dos des paysans. Quand l’un des vendeurs ne veut pas lâcher l’affaire, le maquignon n’insiste pas trop. Rapidement un confrère prend sa place, il trouve toujours un défaut à l’animal ou à la conjoncture, qui n’est pas très favorable aux animaux trop gras ou trop maigre, c’est selon. 

– Elle est bien belle cette bête, mais trop de muscles, aujourd’hui les temps sont durs, la clientèle est dans les bas morceaux. À croire qu’à la ville l’argent n’est plus là. Je vous l’dis, mon brave monsieur, il va falloir engraisser des bœufs qu’avec des bas morceaux. La tendance est au bœuf bourguignon, avec beaucoup de patates, surtout des patates. Il y en a même qui ajoute des topinambours.

Un peu plus loin, l’argument est complètement à l’opposé. Les bas morceaux, c’est terminé, les gens de la ville ne veulent que des morceaux à poêler.

– Votre vache, elle est trop haute sur pattes, mon pauv’monsieur, sans aucun muscle. Ce qui se vend aujourd’hui en ville c’est le bifteck, il n’y a aucun os, ça abonde plus. C’est vite cuit et vite mangé, pas de préparation. Les femmes de la ville ne veulent plus faire de la cuisine. Mon pauv’monsieur, où allons-nous ?

Le prix à payer est bien sûr toujours trop élevé. Puis il se décide. Ouvrant son portefeuille regorgeant de gros billets, en lâchant quelques-uns.  Laissant toujours croire qu’il fait une mauvaise affaire, mais qu’il faut bien travailler et que même en perdant un peu d’argent, sur le nombre il finit par se rattraper un peu. J’ai un faible  pour les camelots casseurs d’assiettes, proposant de la vaisselle à bas prix. Leur technique est très au point : d’abord ils haranguent les passants, cassant quelques assiettes. Puis dès que quelques personnes s’intéressent, ils commencent leur numéro. Alors, je prends place devant le stand, au premier rang, comme s’il s’agissait d’un théâtre de guignols.

– Mesdames, messieurs ! Non, c’est surtout aux dames que je m’adresse, les hommes n’y connaissent rien en vaisselle. Ne vous y trompez pas, mesdames, ce que je vous propose aujourd’hui ce n’est pas de l’ordinaire, mais du supérieur, du véritable luxe. Je ne vends que des produits haut de gamme, véritable faïence de Sarreguemines avec motifs peints… Et blabla et blablabla. Les assiettes à dessert, j’en mets vingt-quatre. Eh oui, les desserts, c’est souvent à la fin du repas et les assiettes à dessert à la fin du repas, souvent il y a de la casse. Je rajoute douze tasses à café, avec les sous-tasses. Allez, aujourd’hui je suis de bonne humeur, j’en mets douze de plus…

Mesdames, ce service table de plus de quatre-vingt-douze pièces en véritable faïence de Sarreguemines et parce que c’est vous et aussi parce que je suis généreux, je ne vous l’fais pas à cent francs, ni même à quatre-vingt, ni même à soixante. Je vous l’fait à cinquante francs et en plus je rajoute encore, et parce que vous m’êtes sympathique, cette magnifique saucière. D’un côté, vous servez le gras, de l’autre le maigre. Madame, je vous vois intéressée, non ?  Vous madame ? Non plus. Vos armoires en sont pleines et vous ne recevez jamais personne ! Et vous ? Ah, vous ne vous servez que des creuses et vous en avez hérité de votre belle-mère qui en avait déjà hérité de sa belle-mère et en plus elles sont en porcelaine. 

 

Les mimiques durent deux à trois minutes, puis l’harangueur fait semblant de se fâcher et le jeu de massacre commence. D’abord les assiettes, une à une, elles finissent brisées en mille morceaux sur le sol, puis la pile entière y passe. Généralement, après un petit flottement, l’indignation se fait entendre et bien souvent les bourses commencent à se délier.  

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