Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

12 Jun

Les cahiers de mon père...

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

montagne-arradoy-9.jpgBaptiste Montazini raconte "Les cahiers de mon père" -3

Ma vie dans la montagne Arradoy coule sereinement, à l’image d’une petite rivière qui profite de tous les instants. Les moments que j’affectionne le plus sont ces journées passées tout en haut dans les estives à garder les brebis avec Réglisse. Réglisse est un très bon chien de berger et ça me laisse le temps de lire, de lire le journal que papa m’a confié lors de son dernier séjour à L’Arcange. Dans ce journal composé d’une multitude de cahiers d’écolier, il raconte sa vie et celle de la famille Montazini, depuis son arrivée en France le 2 février 1930…


Suite 3 - Le crime pouvait aussi venir d’ailleurs, comme une vengeance accrochée à notre famille qui pensait pourtant avoir enfin trouvé, sur cette terre gasconne, un havre de paix, une parcelle de bonheur et de tranquillité. Malgré cette menace, nous avons vite compris que le mauvais temps ne pouvait guère durer ici et que, derrière les gros nuages, le soleil n’attendait qu’une occasion pour briller à nouveau.

Autour d’Émilio, tout semblait s’écrouler. Assis dans la cuisine au coin de la table, la tête entre les mains, il ressassait cette catastrophe. Il n’arrivait pas à comprendre comment le feu avait pu prendre, en même temps, à trois endroits différents, distants de plus de trente mètres. Il se faisait toutes sortes de scénarios. L’incendie était sûrement parti du premier andain d’herbes et de broussailles sèches. Puis, le vent violent avait rapidement fait le reste. Mais après avoir tourné et retourné la question, le doute n’était plus permis. Les feux avaient été allumés volontairement depuis le bord de la petite route alors que le vent soufflait très fort en direction de la vigne. Dans ce malheur, une chose était quand même positive, il n’aurait plus à faucher ni à retirer les mauvaises herbes. Ses terres étaient maintenant propres et prêtes pour les labours et les semailles d’automne. Par contre, la vigne semblait irrémédiablement perdue : tous les pieds, noircis par les flammes, avaient l’air détruits. Aucune feuille ni aucun sarment n’avait résisté. Seule une centaine de pieds de folle-blanche paraissaient avoir survécu à l’assaut des flammes. Ce qui attristait encore plus Émilio, c’était de savoir que sa famille comptait des ennemis, ici, à Floréal. Il était bien conscient que quelques individus n’avaient pas beaucoup apprécié leur arrivée dans le village. Mais de là à mettre le feu volontairement, il y avait une limite que seules de véritables crapules étaient capables de franchir. Il était encore dans ses pensées lorsqu’il entendit le bruit d’une automobile devant la maison. Avant même qu’il n’ait eu le temps de se lever, il aperçut deux têtes qu’il connaissait bien dans l’encadrement de la porte.

À peine descendu de la voiture des gendarmes, je me précipitai vers la porte de la cuisine. Mariéta arriva en même temps que moi. Papa était assis au coin de la table, il parut surpris de nous voir là. Le visage encore noir de fumée, il avait l’air assez désespéré. Pourtant, dès qu’il nous vit, il se leva immédiatement et ses traits s’apaisèrent d’un seul coup. Il fit entrer les gendarmes et les invita à s’asseoir.

Notre père commençait à parler quelques mots de français, mais c’est Mariéta qui se chargea de la traduction. Il raconta comment les faits s’étaient déroulés. De son côté, le chef Laterre lui expliqua qu’avec son collègue ils étaient déjà passés sur les lieux de l’incendie. Ils avaient, dans leurs premières investigations, découvert certains éléments troublants. Il ajouta qu’ils étaient décidés à ouvrir une enquête et à poursuivre leurs recherches. Il lui proposa de déposer une plainte en précisant que, sans celle-ci, ils seraient dans l’obligation de refermer le dossier.

Papa demanda à réfléchir, il préférait d’abord voir l’instituteur qui serait sûrement de bon conseil. Monsieur Sourtis lui dispensait, deux fois par semaine, le soir après son travail, et même pendant les vacances scolaires, des cours de français. Papa avait une grande confiance en lui.

Depuis notre arrivée en février dernier et jusqu’à ce jour du 18 août 1930, tout s’était à peu près bien déroulé pour nous. À l’école, monsieur et madame Sourtis, nos instituteurs, nous avaient appris que la Gascogne était une terre d’asile, héritière d’une tradition d’accueil aussi profondément enracinée que les ceps de folle-blanche. Dans l’ensemble, la majorité de la population de Floréal nous avait plutôt bien accueillis. Nous avions, bien sûr, dû faire face à de stupides mesquineries de la part de quelques éternels indécrottables. Ces petits malins, la plupart du temps pas très vaillants, considéraient que la France n’avait nul besoin d’immigrés, arguant que ces derniers n’étaient là que pour prendre le pain des bons Français. D’autres, plus pragmatiques, souhaitaient que les immigrés ne soient employés que pour les travaux saisonniers et raccompagnés dans leur pays d’origine une fois leur tâche terminée. À plusieurs reprises, alors que j’entrais dans la boutique du boulanger ou d’un autre commerçant de Floréal, des conversations avaient été subitement et maladroitement interrompues. Même si je n’étais âgé que de huit ans, j’avais très bien compris que notre famille était la cible de ces médisants.

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.