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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

08 Nov

Les belles années

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

les belles années-1Auteur Michel Zordan - Extrait : Mais ce soir, j’avais une autre idée en tête,  pas question de lambiner. Arrivé à L’Arcange,  Tarzan me fit, comme à son habitude,  la fête. Grand-père n’était pas encore retourné du travail. Je sortis l’enveloppe de mon cartable et la tournai et la retournai dans tous les sens.  Qu’avait bien pu écrire, cette dame, qui nécessitait autant de feuilles ?  Il devait y en avoir au moins deux ou même trois. Avant de commencer mes devoirs, je décidai de l’ouvrir. Dans une casserole, j’entrepris de faire chauffer de l’eau et lorsqu’elle commença à bouillir, grâce à la buée, je n’eus aucun mal à décoller le rabat. Trois feuillets aux lignes très serrées s’y trouvaient.

 

Monsieur Montazini,

Prétendre que le spectacle de l’agonie d’un pauvre cochon maintenu par quatre gaillards sur une caisse,  et saigné par un cinquième,  est profitable à un enfant de huit ans est parfaitement saugrenu. Si nous avons accepté Baptiste dans notre école, c’est pour lui inculquer une éducation digne. Une éducation que notre grande nation doit à tous les enfants vivant sur notre sol. Même ceux nés hors mariage ou de parents étrangers, ce qui est le cas pour Baptiste. Votre décision de faire manquer à cet enfant un jour de classe, au motif aussi navrant qu’affligeant de le faire participer  à ce que vous appelez « la fête du cochon », est une insulte à notre formidable  institution, l’Éducation Nationale. Vous ne devriez pas oublier que la France vous a accueillis, vous et vos enfants, alors que vous étiez dans la détresse. J’ai cru comprendre que si vous avez été obligés de quitter l’Italie, c’était suite à des faits très troublants et graves qui n’ont jamais été totalement éclaircis. Je vous rappelle aussi que, si les autorités de notre pays n’ont pas jugé bon d’accorder  la nationalité française aux membres de la famille Montazini, ce n’est pas sans raison. Et le triste spectacle, survenu dans  le tribunal d’Auch en novembre 1948 n’est sûrement pas la seule en cause. Il n’y a pas de fumée sans feu. Tout au long de cette sinistre affaire, nous avons appris beaucoup sur votre famille. Vos manipulations,  celles de vos proches et de vos amis, ont permis de mystifier la France entière, et ainsi de vous éviter l’humiliation de la prison et peut-être même plus. D’après ce que j’ai personnellement pu comprendre, vous n’en étiez pas à votre coup d’essai.  Monsieur Montazini, la vengeance aveugle n’a pas de place dans le pays des droits de l’homme. Et votre fils,  parlons-en !  À peine son propre fils Baptiste retrouvé dans des circonstances troublantes (aussi bien d’ailleurs que cette paternité qui reste un mystère),  il s’enfuie refaire sa vie à l’autre bout du Monde. Après avoir fait un autre enfant à une indigène de ces lointaines et sauvages  contrées, il l’épouse. Mais pourquoi ne pas avoir épousé la mère de Baptiste ? Surprenant tout de même !  Surprenant aussi le choix de la mère de Baptiste de le confier à son grand-père !  En Italie,  peut-être cette façon de vivre est-elle acceptable !  Entre mafia, fascisme et communisme, ce pays n’a jamais trouvé d’équilibre et vous et votre famille en êtes les parfaits exemples. Mais nous sommes en France. Ici, les enfants vont à l’école et seules les académies sont à même de décider des programmes. Je vous précise que le calvaire d’un pauvre cochon égorgé et agonisant n’en fait pas partie.  Je vous rappelle que nous,  les enseignants, sommes les seuls à pouvoir dispenser aux enfants l’éducation nécessaire à leur parfait épanouissement. Affirmer qu’un enfant a besoin de comprendre  très tôt la vérité de la vie est une sottise. On peut très bien vivre toute une existence sans savoir cuisiner un cochon. Un enfant doit être protégé, et heureusement, l’école de notre République et les enseignants sont là pour lui montrer le bon chemin. Evitant en cela de lui laisser commettre  les mêmes erreurs que ses proches. Pas besoin d’être un grand spécialiste pour comprendre que le petit Baptiste est fortement déstabilisé. Apprendre à quatre ou cinq ans que l’on a un père ; puis apprendre que ce père ne veut pas épouser votre mère et vous abandonne de nouveau pour partir au bout du Monde ; puis apprendre ensuite que ce père indigne a fait un enfant à une autre femme et l’épouse ; puis apprendre enfin que, sous prétexte d’un feu sûrement de cheminée, votre mère vous abandonne à votre grand-père, tueur de cochon et justicier vengeur à ses heures, a de quoi fragiliser ce petit bonhomme.  Je me dois donc de faire mon devoir et de signaler ces faits aux services sociaux de notre département. Je suis persuadée qu’ils agiront en conséquence et sauront trouver une famille de bons français pour accueillir Baptiste. Une famille qui agira avec du bon sens, et permettra à cet enfant de trouver enfin un peu de sérénité. Je vous précise qu’il est dans mes intentions d’informer  madame  ou mademoiselle Sonia Etchebéry (la mère), de cette décision.

 

Margueritte Duval-Lanterre  Directrice de l’école de Floréal

 

Je relis la lettre à deux ou même trois reprises, ne saisissant pas très bien le sens de tous les mots. 

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