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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

01 Aug

le marché de Condom

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

le-marche-de-montflanquin.jpgLes Prémices - série les exilés de L'Arcange - Auteur Michel ZORDAN   -   ISBN 978-2-9532863-2-8   En savoir plus sur www.unauteur.com

 

Extrait - Après Mariéta, c’était maintenant à mon tour de quitter la maison de L’Arcange ; bien sûr, j’y reviendrais tous les samedis soir. Dans la semaine, grâce au notaire maître Rousset, papa avait facilement trouvé une petite pension, à deux pas du lycée Bossuet. La propriétaire, madame Ghislaine Cahuzac, était veuve depuis la dernière guerre ; fait bizarre, son mari était mort le 25 novembre 1918, soit deux semaines après la signature de l’armistice. En réalité, des bruits couraient sur les raisons réelles de sa mort. Mais on avait fait comme si, pour les vivants, Théophile Cahuzac était mort pour la patrie ; son nom apparaissait sur le monument aux morts de la ville de Condom. La veuve touchait une petite pension et, avec les deux immeubles qu’elle possédait en ville, elle pouvait vivre tout à fait honorablement. Ghislaine Cahuzac avait toutefois la réputation d’être très, très économe ; sa façon de vivre frisait presque l’avarice. 

 

Pour moi, le lycée, c’était un autre monde, mais Mariéta m’en avait déjà parlé et je m’adaptai assez vite. Par contre, côté copain, cela n’allait pas très fort ; j’étais fils de paysan et de surcroît fils d’immigré italien, et immigré et italien moi-même. 

 

Grâce à des élèves bien intentionnés, les articles de « la fouine » avaient refait surface. J’étais régulièrement en prise avec trois ou quatre grands de la bande du gros Lucien Valirse, le fils du médecin. Pour ne rien arranger, il avait appris que c’était moi qui avais osé acheter « son » vélo et j’étais régulièrement sa cible. Le proviseur,  Bastien Bellet avait dû, à plusieurs reprises, intervenir.

 

Malgré mon jeune âge, j’avais déjà subi un grand nombre d’épreuves et, après des débuts assez compliqués, je leur tenais maintenant tête. J’avais aidé Floréal à se débarrasser de la blonde sulfureuse et de l’abominable journaliste à tête de fouine, je n’allais pas m’en laisser conter par cette bande de villageois.

 

Je me rappelais toujours le petit tour que l’inspecteur  Verdeur m’avait joué dans le bouchon de la mère Villard, à Lyon. Mais je me souvenais également de la réplique que j’avais tout aussitôt mise en place. J’étais certain de pouvoir mettre à profit cette petite expérience pour tenter une contre-attaque contre Lucien Valirse,  le leader de la bande. 

 

Ghislaine Cahuzac, la dame qui me logeait, s’était fait une spécialité sur le marché du mercredi, à Condom : elle y vendait de savoureuses merveilles. Comme il ne fallait pas gaspiller, elle me donnait les invendus pour mon petit déjeuner, quatre tous les matins. Jusqu’à la fin de la semaine, les merveilles préparées le mardi étaient encore très présentables, mais pour le lundi et le mardi suivants, les choses se gâtaient déjà un peu. 

 

Je ne voulais pas faire de peine à Ghislaine Cahuzac. Alors, je trempais les merveilles légèrement rassises dans le grand bol de lait et les laissais assez longtemps pour les rendre plus moelleuses. Ensuite, je faisais semblant de les trouver excellentes. Tous les matins, Ghislaine Cahuzac me regardait avaler ses merveilles, et elle était ravie.

 

– Toi au moins, tu n’es pas toujours en train de te plaindre, tu connais la valeur de l’argent, tu sais qu’on ne doit pas gâcher la nourriture. 

 

Elle savait très bien que les merveilles étaient plus ou moins rassises, et mon attitude la ravissait ; enfin un qui ne gaspillait pas. Pour moi, une chose était essentielle : ne manquer de rien, et chez Ghislaine Cahuzac, je mangeais à ma faim.

 

Le soir, j’avais le droit à deux assiettes de soupe pleines à ras bord, avec des morceaux de pain et parfois même quelques tranches de lard. La viande était réservée pour le repas de midi. Le vendredi, c’était le jour du poisson, qui se traduisait le plus souvent par un repas de morue, en sauce ou en beignets. La part de pommes de terre était, bien entendu, bien plus importante que la part de morue, mais j’avais quand même le droit d’en prendre deux fois. Deux petites parts évidemment. 

 

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