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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

06 Aug

Le front populaire, mai 1936

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

couverture les grands tourmentsLes Grands Tourments - Série les Exilés de L'Arcange -  Auteur Michel Zordan -  ISBN 978-2-9532863-3-5
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Extrait - C’est sur la plage que je rencontrai Julien, un garçon plus âgé que moi de quelques mois. Avec ses parents, il venait de la région parisienne. Leur syndicat, en reconnaissance des services rendus durant l’occupation de leur usine, leur permettait de profiter d’un petit appartement en centre ville. Enfin, dernière innovation créée par Léo Lagrange pour tous les ouvriers et employés,  ils bénéficiaient de billets de train avec une réduction de 40 %. 

 

Le 28 mai 1936,  trente-trois mille ouvriers de chez Renault se mirent en grève. Grâce à la détermination de certains délégués syndicaux, dont faisaient partie les parents de Julien, celle-ci fit rapidement tache d’huile et toucha bientôt un grand nombre d’entreprises de la région parisienne et de toute la France. Âgé de quinze ans, Julien travaillait déjà depuis presque deux ans dans une petite entreprise de fonderie. En discutant avec lui, je découvris un monde ouvrier qui m’était complètement étranger, un monde dans lequel le patron semblait être l’ennemi juré de l’ouvrier. 

 

– Pendant plus d’un mois, je n’ai vu ni mon père ni ma mère, ils dormaient et mangeaient dans l’usine occupée. C’était les plus virulents, ils n’ont rien laissé passer, le combat était très dur et ça a été une très belle victoire. Ils avaient la crainte que l’armée intervienne, alors ils ont empêché une dizaine de chefs de rentrer chez eux. Au bout de quelques jours, ils les ont fait sortir à coups de trique. Tous les ouvriers se moquaient d’eux, pour la plupart ce sont des vendus. Il y a quelques années, certains étaient comme nous, après ils ont monté les échelons et se sont mis du côté des patrons. Mais la lutte n’est pas terminée, dans toute la France il va falloir se battre jusqu’à ce que toutes les usines appartiennent au peuple. C’est lui qui travaille le plus dur, il est normal qu’elles lui reviennent.  

 

J’entendais parler de combat, de lutte, de victoire, je n’arrivais pas à très bien comprendre ce qui se passait. La Gascogne n’était-elle pas en France ? Parce qu’à Floréal, à Condom ou même à Auch ou à Agen, je n’avais pas entendu parler de lutte ou de combat. Il y avait bien eu quelques grèves ici ou là,  comme à la fonderie de Fumel, mais rien de très rude.

 

– Et toi, dans ton entreprise,  il y a eu des grèves ? 

 

– Non, on n’a pas eu besoin d’en faire, nous travaillons en sous-traitance pour Renault, Citroën et  Gnome.  Et comme tout était bloqué,  ils ne nous achetaient plus rien.  Alors, j’ai été obligé de rester à la maison, ma mère ne voulait pas que j’aille dans son usine, c’était trop dangereux. 

 

– Mais, dis-moi, comment fais-tu pour aller travailler dans ton entreprise, si tu considères ton patron comme ton ennemi ?  Moi je ne pourrais pas.  

 

– Tu sais Sylvio, dans les entreprises, la lutte des classes est permanente,  il y a deux mondes : celui des ouvriers habillés de bleus dans les ateliers et celui des cols blancs, des patrons en costumes cravates, dans les bureaux. Nous, on ne parle pas aux personnes en costume cravate, on reçoit les ordres des contremaîtres et on fait le travail, un point c’est tout.

 

– Mais si tu travailles bien, tu n’as pas envie d’essayer de monter d’échelon et d’aller travailler dans les bureaux ? C’est peut-être plus intéressant. 

 

– Ah, mais surtout pas ! Ce sont les traîtres qui font ça,  quand tu arrives travailler dans les ateliers, tu y restes toute ton existence. Ou tu es un ouvrier, ou tu es un patron, c’est la vie qui choisit ton camp au départ. Ça arrive que des ouvriers montent dans les bureaux, ce sont des lèches-bottes et ils sont encore moins bien vus que les autres patrons. Toi, tu es paysan, tu ne peux pas comprendre. Tu sais que si tous les paysans voulaient nous rejoindre, on serait les maîtres du pays. En France, avant la révolution, toutes les terres appartenaient aux nobles. Dès qu’ils ont été éliminés, elles ont été redistribuées aux paysans, c’est pour cela que ton père peut avoir sa ferme aujourd’hui. Ma mère et mon père disent que pour les entreprises, il faudrait faire la même chose et c’est à ça qu’ils veulent en arriver. 

 

J’étais en train de penser qu’il valait mieux ne pas présenter Julien à Edmonde de Barsac.

 

– Mais les patrons, ils ne peuvent pas être tous pareils. Il doit y avoir des mauvais, qui exploitent le peuple comme tu dis, mais il doit y avoir aussi des gens raisonnables, honnêtes,  avec lesquels on peut discuter. Mon père, il a sa ferme, mais il travaille aussi comme ouvrier. 

 

Je ne voyais pas l’intérêt de préciser à Julien que mon père avait gravi les échelons et qu’il était pour ainsi dire monté dans les bureaux. Il valait mieux ne pas compliquer les choses.

 

– Lorsqu’il  a des problèmes, il discute avec le régisseur ou le maître de chai, ou même directement avec le patron. Jamais au château les ouvriers, qui sont plus de cinquante aux vendanges,  ne se sont mis en grève. 

 

– Sylvio, tu te trompes. Un patron est obligatoirement un exploiteur, sinon il n’aurait pas choisi d’être patron. Les saisonniers qui ne travaillent que quelques mois par an au château du patron de ton père, ils n’ont pas le choix. Si les conditions ne leur plaisent pas, ils ne peuvent même pas rentrer chez eux, alors ils sont obligatoirement exploités.    Puis en province, ce n’est pas pareil, vous êtes mous avec les patrons, vous auriez besoin de l’exemple des grandes villes. Il faudrait que quelques-uns de vos ouvriers viennent faire l’apprentissage dans nos syndicats. Après, les choses se passeraient plus rondement. 

 

Décidément, le maître de chai avait raison lorsqu’il affirmait que les gens de la ville éprouvaient des sentiments de supériorité vis-à-vis des paysans. Je commençais à en avoir assez de recevoir des leçons.

 

– Et si, au contraire, c’était vous qui veniez chez nous pour apprendre notre façon de faire. Par exemple, essayer de discuter avant de tout bloquer. Parce que bloquer tout le pays alors qu’il y a déjà de gros problèmes ne me semble pas être la bonne solution. 

 

– Sylvio, les patrons pour les faire cracher, il faut absolument leur faire peur, nous n’avons que cette solution. Regarde tout ce nous avons obtenu avec les grèves : des augmentations de salaire, la semaine de travail qui passe de quarante-huit heures à quarante heures et en plus nous avons deux semaines de congés payés. Et ce n’est pas fini. Par exemple, on va pouvoir voyager partout à moitié prix. 

 

– Julien, et si le patron ne peut pas augmenter les salaires ou réduire le temps de travail, ou s’il est obligé de licencier du personnel, que se passera-t-il ?

 

– On ne le laissera pas faire, on se mettra en grève. 

 

Oui, mais s’il ne peut pas ? 

 

– Ça, ce n’est pas le problème des ouvriers, c’est à lui de trouver une solution.

Il était inutile d’essayer de faire comprendre à Julien que tôt au tard, ce serait la France entière qui  payerait la plupart des avantages acquis par les ouvriers. Papa avait décidément fait un très bon choix en décidant d’habiter la Gascogne et de devenir paysan. Je venais de comprendre que j’aurais eu beaucoup de mal à me faire à la vie d’ouvrier dans une grande ville.

 

– Et la situation en Espagne, les ouvriers, ils en pensent quoi ?  

 

– Pour l’Espagne, les avis sont partagés. Certains pensent que nous devrions envoyer la troupe pour épauler le Front populaire espagnol, d’autres pensent que la dernière guerre nous a coûté suffisamment de vies et que nous ne devons pas nous en mêler. À la rigueur, nous pourrions leur fournir des armes, mais il ne faut pas que cela nous engage directement.

 

De loin, j’aperçus les filles qui me faisaient signe, le temps était passé très vite et il fallait maintenant repartir pour l’hôtel. 

 

– Tu seras là demain ? 

 

– Non, avec mes parents on prendra le train de huit heures,  après-demain on retourne au travail. 

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