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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

02 Sep

Le Dépendant de Paris - Journal réac...

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

    ledependant3octobre1930.jpgL'insolence du sort, dans la série, Les Exilés de L'Arcange - Auteur : Michel ZORDAN - Editions 3Z- 374 pages- ISBN 978-2-9532863-1-1   

Extrait - Le mercredi matin vers 10 heures, le père Grégorio débarqua au château. Mais il n’était pas seul sur sa moto. Son passager portait également soutane, godillots sans chaussettes et même une cape noire. Il semblait toutefois bien plus soigné et bien plus jeune que notre curé. Plutôt grand, blond, il arborait des lunettes de myope. Dans sa main droite pendait une mallette de cuir noir, identique à celles que portent les médecins. 

 

Les deux ecclésiastiques se dirigèrent directement vers l’atelier d’Hercule II, et une fois de plus, l’abbé s’adressa à papa. 

– Mon fils, seul le Diable peut avoir fait naître en vous le machiavélisme forcené dont vous avez fait preuve dans le différend qui vous a opposé à nos amis allemands. Vous êtes envoûté, c’est le Malin qui s’exprime à votre place et il est grand temps de l’expulser. Voici l’abbé Lamblard, il est exorciste et il va chasser Satan hors de votre corps. Mon fils, vous devez vous soumettre, il faut vous arracher aux puissances du Mal, après, tout ira bien mieux pour vous.

 

Nous regardâmes ce couple mal assorti avec stupéfaction. Depuis plusieurs mois qu’il opérait, nous connaissions assez bien le père Grégorio, mais il arrivait toujours à nous surprendre. Léon Laporte, le mécanicien, en resta les fesses à terre. Devant l’énormité de la situation, papa ne trouva rien d’autre à faire que d’en rire, mais son rire n’avait rien d’amusant.

 

– L’abbé, je crois que le malade c’est vous. Je ne sais pas si c’est Belzébuth qui vous possède, mais vous devriez vous faire soigner, il y a des hôpitaux pour ça. Avec vous, ça prendra du temps, mais ils y parviendront…

 

– Mon fils, ce n’est pas vous qui parlez ainsi, c’est…

 

– Écoutez Grégorio, partez vite d’ici, très vite même, sinon vous allez vous rendre compte des dégâts que peut faire le Diable…

L’abbé Lamblard, qui ne s’était pas encore manifesté, prit la parole.

 

– Votre comportement est normal mon fils, c’est le Malin qui vous habite, je…

 

Papa ne répondit pas, il s’avança vers Hercule II, dont le moteur tournait. Il bondit sur le siège, passa la première et s’approcha de la Motobécane. En la touchant légèrement, celle-ci bascula sur le sol.

 

– Écoutez, les chauves-souris, vous avez 10 secondes pour déguerpir. Ensuite, je sens que le Malin va de nouveau s’emparer de mon esprit et de mon corps et je crois que votre moto ne va pas aimer.

 

Dans la seconde, le père Grégorio se signa, releva la moto en un temps record et le couple disparut sans dire mot.

 

– Papa, tu lui aurais vraiment écrasé sa moto ?

 

– Devine petit ?

 

C’était évident ; si les deux curés n’avaient pas déguerpi, papa aurait sûrement écrasé la moto. Mais, si j’avais bien écouté la leçon, ce n’était pas véritablement mon père qui pilotait le tracteur à ce moment précis. C’était pratique, des fois, d’être quelqu’un d’autre.

Amandine arriva et je lui expliquai ce qui venait de se produire.

 

– J’aurais bien voulu voir ça, la moto de l’abbé écrabouillée par le gros tracteur ! Mais il voulait quoi encore ? Et l’autre, c’était qui celui à lunettes, avec sa mallette ?

 

Papa savait que, tant que les lecteurs du journal Le Dépendant achèteraient de l’Adolphe Chapignard, Rudolf Têtard et sa blonde platine demeureraient à Floréal. Il était maintenant grand temps de s’occuper d’eux. Je lui parlai de l’idée qu’Amandine et moi avions imaginée. Ma blondinette la trouvait assez marrante. J’adorais l’expression espiègle sur son visage, lorsqu’elle était heureuse. 

 

– Je voudrais bien me transformer en petite souris pour voir la tête que fera ton ange blond. 

 

La solution proposée trouva l’aval de mon père.

 

– Je crois que ça sera parfait. On peut déjà lui réserver une place dans le train pour la capitale. 

 

Une fois de plus, il nous confia une mission. C’était  sûrement la dernière qu’Amandine et moi accomplirions ensemble ; il fallait que ce soit un triomphe.

Avant la fin de l’après-midi, nous nous étions déjà acquittés d’une partie de notre tâche.  

 

– C’est parfait les enfants, nous allons maintenant passer à l’acte.

 

Assise à l’une des tables de la terrasse du café de Pierrette Malfeu, face à Rudolf Têtard, lui-même plongé dans la rédaction de son article, Mélisande Lambert fumait nonchalamment une cigarette. Large capeline sur la tête, exhibant son fume-cigarette extra long façon starlette, et refoulant régulièrement des ronds de fumée, ses effets semblaient très calculés.  

 

Avec Amandine et Félix Vermand, le fils de la guérisseuse  d’Eux, nous nous étions dissimulés dans un coin de mur et ne perdions rien du spectacle. Amandine dodelinait de la tête.

 

– Elle joue à quoi cette pauvre femme ? A mon avis, elle va vite arrêter son numéro !

 

C’est à cet instant qu’Etiennette Rambalin fit son apparition. Marchant sur le trottoir, elle s’arrêta face au couple, fixant la jeune femme.

 

– Mais elle fait quoi, là, avec ses grosses fesses ? Je suis certaine qu’elle sait quelque chose et qu’elle va tout leur dire. C’est vraiment une chipie. Si tout rate à cause d’elle, ça va barder, et tant pis si je dois repartir plus vite à Toulouse !

 

Rapidement, je saisis le poignet de ma blondinette, bien décidé à la garder près de moi. Puis la brunette à tresses reprit son chemin et entra dans la boulangerie Fabre, quelques mètres plus loin. La tension retomba d’un coup.

 

Toujours sur sa chaise, la blonde platine haussa les épaules, tira sur sa cigarette et machinalement ouvrit son sac à main dans l’intention de se refaire une petite beauté. Tout aussi machinalement, elle passa sa main à l’aveugle à l’intérieur pour en retirer son tube de rouge à lèvres et son miroir. C’est cet instant que choisit l’une des quatre petites souris, introduites par Félix quelques minutes auparavant, pour s’agripper à la manche de son chemisier. Dès qu’elle s’aperçut de la présence du minuscule rongeur, la blonde aux talons hauts jeta son sac en l’air, en poussant des cris terrifiants. 

 

D’un bond, elle se leva,  quitta la table et commença à sautiller comme une hystérique en secouant son bras. La petite boule de poils avait bien entendu lâché prise dès les premiers soubresauts. Incrédule, toujours assis, la fouine  la fixait sans avoir véritablement saisi la situation. 

 

Par contre, Pierrette Malfeu de son comptoir, et nous de notre cachette, profitions pleinement du mini drame qui se jouait. C’était Pierrette qui avait permis à Félix, quelques minutes plus tôt, d’introduire les filoutes poilues dans le sac à main de l’ange blond, pendant que cette dernière était aux toilettes.  Consterné la fouine regardait son amie en pleine crise.  Souhaitant peut-être assister de plus près aux évènements, la patronne sortie sur la terrasse.


– Que se passe-t-il, ma petite dame ? On dirait que vous avez vu le Diable ? 

 

Les autres clients semblaient ne pas comprendre non plus, la plupart hésitait entre la retenue polie, et l’éclat de rire.

 

La blonde platine, elle,  ne pouvait plus articuler et retourna précipitamment vers un Rudolf Têtard toujours aussi dubitatif.

 

– Je veux partir, je veux partir, je ne resterai pas une minute de plus ici, je veux partir…

 

« La fouine » ne posa pas de questions. Il rangea ses affaires, et  régla la note.

 

– Ma chère amie, vous ne prenez pas votre sac? 

 

– Je ne veux plus de sac, je n’ai plus de sac, je n’ai plus de sac, … Je veux partir…

 

Toujours aussi déconcerté et ne souhaitant pas davantage se donner en spectacle, le journaliste entraina  sa partenaire. Ils  quittèrent la terrasse et partirent vers la Peugeot décapotable blanche  garée à l’ombre, à quelques mètres. 

 

La blonde à talons hauts n’attendit même pas que « la fouine » lui ouvre la portière, et elle se laissa choir sur le siège. C’est ce moment que choisirent la vingtaine de petites souris, encore déposées par Félix, pour s’échapper de leur paquet de feuilles de journal. Il l’avait déposé sur le tapis de sol, devant le siège passager, et celui-ci s’ouvrit naturellement lorsque la jeune femme mit ses pieds dessus. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit ; en quelques dixièmes de seconde, la blonde platine avait perdu l’usage de la parole.

 

Avant même d’entrer dans sa voiture, Rudolf Têtard comprit qu’il se passait encore des choses curieuses. Aux pieds de Mélisande Lambert, les souris couraient dans tous les sens. Après quelques secondes d’un supposé coma, la blonde aux talons hauts s’éjecta de la voiture et partit en courant et en hurlant dans la rue principale de Floréal. Etiennette sortit à ce moment de la boulangerie et regarda médusée « l’ange blond » dans son rôle de femme terrifiée. Avec Amandine et Félix, toujours dissimulés dans le coin de mur, nous profitions du spectacle. 

 

– Vous avez vu ? Elle a déjà retrouvé l’usage de la parole, c’est bon signe. 

 

En entendant les hurlements, les gens sortaient sur le palier de leur maison, mais ne semblaient ne rien comprendre  à la situation. Après une course poursuite de presque deux cent mètres, « la fouine » finit par rattraper la blonde aux talons hauts, qui venait d’en casser un. Assise sur le trottoir, la jeune femme était au bord de l’apoplexie ; elle pleurait, reniflait, prononçait des mots confus. 

 

Après une dizaine de minutes, elle revint clopinant vers la Peugeot.

 

Il fallut un gros quart d’heure à Rudolf Têtard pour extraire les dernières squatteuses de l’automobile, et un autre encore plus gros pour calmer Mélisande et la convaincre de remonter dans la décapotable. À bout de force, il réussit à l’asseoir sur le siège passager et ils repartirent vers Condom.

 

Cette affaire lui en rappelait une autre, dont il avait été la victime à peu près un an auparavant ; les coupables étaient sûrement les mêmes, il était donc inutile de se rendre à la gendarmerie.

 

Arrivée à l’hôtel, Mélisande Lambert monta sans un mot dans sa chambre ; et à peine avait-elle actionné l’interrupteur, que trois chauves-souris lui souhaitèrent la bienvenue en virevoltant au-dessus d’elle. Elle ne résista pas et s’effondra d’un bloc sur le parquet. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, « la fouine » était penché sur elle.

 

– Alors ma chère, vous allez mieux ? Vous m’avez fait une de ces peurs ! 

 

– Je veux partir, je veux partir, je ne veux plus rester, ils vont m’avoir, je ne veux plus rester…

 

– Voyons ma chère, calmez-vous, ce n’était qu’une petite farce, de mauvais goût je vous l’accorde, mais après tout, ce n’était que quelques inoffensives petites souris. 

 

La gifle partit sans préavis et atterrit sur la joue et le nez de « la fouine », qui rejeta sa tête en arrière.

 

– C’est vous qui êtes de mauvais goût, je vous dis qu’ils sont tous fous et qu’ils veulent avoir ma peau ! Amenez-moi tout de suite à la gare. Je ne resterai pas une minute de plus dans ce pays de dingues. 

 

Dès le lendemain matin, papa reçut la confirmation du départ de la blonde platine ; sa réaction fut sans équivoque.

 

– Bon, maintenant il faut s’occuper du fielleux !  

 

Alors que nous nous baladions le long du pré des Bîmes, Amandine se remémora l’histoire du pauvre Balourd et c’est elle qui me souffla l’idée.  

 

– Ce n’est pas mal, ce n’est pas gagné d’avance, mais l’idée paraît excellente.

 

– Il nous faut absolument mettre le plan à exécution avant mon départ de dimanche. Je tiens à assister au spectacle, ce sera un peu comme mon cadeau de départ.

 

Le soir même, un message attendait Rudolf Têtard à la réception de son hôtel : « J’ai lu votre dernier article dans Le Dépendant, je suis sincèrement de votre côté, aussi ai-je décidé de vous aider. Toutefois, et vous le comprendrez parfaitement, je souhaite garder l’anonymat. Je connais les individus sans scrupules qui ont tout fait pour nuire à votre charmante collègue, Mélisande Lambert. Afin que tout se passe discrètement, je vous donne RDV à l’extérieur du village de Floréal, dans une prairie au bord du ruisseau de Pellegrin (ci-dessous le plan). Je vous attendrai demain à 12 heures, dans la petite cabane tout au fond. Veillez à ne pas laisser votre voiture au bord de la route. 

P.S. : Ma situation financière étant des plus précaires, je ne refuserais pas une petite aide, je compte sur vous. Votre obligé. »

 

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