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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

25 Aug

Le battage à L'Arcange

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

le-battage.jpgTome 1, Les Raisons de l'exil – Série Les Exilés de L’Arcange -ISBN-978-2-9532863-0-4- Auteur Michel ZORDAN

Extrait : le battage - Dès cinq heures du matin, avant même le lever du jour, les ouvriers s’activèrent autour de l’imposante locomobile. Grâce à son énorme poulie, cette machine à vapeur faisait fonctionner la batteuse. Malgré l’heure très matinale, je ne perdais rien du spectacle. À l’aide de cales de bois et de masses, les hommes déplacèrent le colosse à vapeur. Ils devaient absolument l’aligner, au centimètre près, avec la batteuse. Les deux engins seraient ensuite reliés par une immense courroie. La chaudière commença à fumer. Après une demi-heure de chauffe, le maître de battage Félicien Lardus estima que la pression était suffisante. De sa main droite, il saisit un long levier, ordonna à toutes les personnes présentes de se retirer sur les côtés, puis il l’abaissa. La courroie patina sur place un court instant, et la batteuse se mit en mouvement. J’étais émerveillé par le spectacle. J’avais déjà vu fonctionner les alambics, la lieuse pour les gerbes, mais, là, c’était grandiose. Tous les ouvriers étaient à leur poste, cinq sur la gerbière, trois sur la batteuse, cinq autres aux trémies à grains et cinq à la paille, à l’arrière de la machine. Le maître de battage Félicien Lardus surveillait l’ensemble du chantier, il avait l’œil sur tout ce qui se passait. Mais, aujourd’hui, c’était mon père, le maître de céant, c’était lui le patron et il décidait de tout. On lui demandait son avis sur tout, sur l’endroit où l’on devait déposer le grain ou la paille, sur l’heure du déjeuner… J’étais très fier. Papa s’approcha des trémies, moi, je ne le quittais pas. Il plongea sa main dans l’un des sacs et me fit admirer les premiers grains de blé de l’ère Montazini. J’en avais les larmes aux yeux. Quelques voisins étaient également là, de cet endroit, on pouvait juger de la qualité de la récolte. On saisissait une poignée de blé, ensuite, on commentait les graines, leur grosseur, leur fermeté. Lorsque le sac de toile de jute était plein, on le retirait et on le posait sur la balance. Le poids par sac était fixé à quatre-vingts kilos. On aidait un homme à le mettre sur son dos et il le portait au grenier. Tout ce petit monde s’activait comme une troupe de théâtre, chacun dans son rôle, et aujourd’hui, le spectacle était de qualité. Côté cuisine, on se pressait également. Même madame Éliette avait tenu à venir épauler Mariéta. Malgré son très jeune âge, ma sœur était pour la circonstance la maîtresse de maison, très bien secondée, il est vrai, par Antoinette. Le matin, dès l’arrivée de l’épouse du capitaine, c’est moi qui avais pris en charge son fils Édouard. Le petit était de nature assez curieuse, turbulente même, et ma tâche n’était pas de tout repos. Dès neuf heures, les hommes s’abattirent sur le déjeuner. C’était une journée de fête, mais le soleil était déjà là, et le travail serait très éprouvant. Le repas devait être copieux et de bonne qualité. Sur les tables dressées sous les ormeaux, les assiettes étaient en place, les femmes apportèrent les charcuteries préparées par papa. Saucisson, pâté, jambon, coppa se mariaient avec la traditionnelle salade de tomates aux œufs durs. Vint ensuite le fromage. Le tout était bien sûr arrosé par un vin rouge offert par Armand Malcœur qui, lui aussi, était de la partie. Ensuite, le travail reprit pour s’arrêter à midi. Après le dîner, dès deux heures, le démarrage fut un peu plus laborieux. Le soleil était maintenant au zénith, et la température approchait les trente-cinq degrés. Toutes les heures, les femmes passaient parmi les hommes pour leur proposer de la boisson fraîche, eau ou vin coupé avec de l’eau. La journée se passa sans encombre.

le-battage1.jpgVers sept heures du soir, la batteuse enfouit enfin la dernière gerbe et, comme le rideau qui tombe pour annoncer la fin de la pièce, la machine se tut. Déjà, quelques membres de la troupe repartaient plus loin remonter les tréteaux, demain, le spectacle serait ailleurs. Mais, à L’Arcange, la fête continua, tous les participants étaient conviés pour le souper.

Tard dans la nuit, le repas se poursuivit, sur les tables, il restait encore quelques fonds de bouteille et quelques parts de pastis, le gâteau traditionnel gascon. La chaleur de la journée faisait maintenant place à la douceur de la nuit. Chacun y allait de ses commentaires, il y avait deux clans. Les femmes qui papotaient à la cuisine et les hommes qui savouraient un Armagnac Ténarèze hors d’âge apporté pour l’occasion par le maître de chai Alphonse Diodin. Il était presque onze heures et demie, et Émilio se leva pour aller chercher le café. Cela faisait bien longtemps que L’Arcange n’avait pas accueilli autant de monde, la ferme vivait à un autre rythme. La chaleur des gens et peut-être même aussi un peu la griserie de l’alcool entraînaient Émilio vers des sensations de bien-être qu’il n’avait pas éprouvées depuis très, très longtemps. Il aurait souhaité que ces moments durent encore, et encore. Il avait l’impression que les aiguilles de la pendule avançaient trop vite, que ce temps précieux lui glissait entre les doigts. Mais, voilà, la fête était déjà terminée, le dernier convive partait, on pouvait encore apercevoir, au loin sur le petit chemin, le feu arrière de son vélo qui s’évanouissait dans la nuit.

De la fin du mois de juillet à la fin du mois d’août, les fêtes du battage se succédèrent, et papa participa à au moins une vingtaine d’entre elles. C’était cela, la solidarité dans le monde paysan.

 

Un soir, au début du mois de septembre, à son retour du travail dans les vignes du château, Émilio aperçut Éliette Clément Autun qui l’attendait. Elle l’invita à le suivre au château.

 

– J’ai des nouvelles pour vos pièces, vous avez eu la main heureuse.

Les pièces couleur or étaient de véritables louis d’or, mais d’un type un peu particulier. En réalité, il s’agissait de louis d’or dits « aux écus accolés », en référence aux deux écus de France et de Navarre accolés sous une couronne, sur une de leurs faces. Le profil sur l’autre face était celui de Louis XVI. Ces pièces d’un diamètre de vingt-quatre millimètres pesaient aux alentours de sept grammes soixante-deux. Elles avaient été frappées en 1786 dans un atelier de La Rochelle. Quant aux pièces couleur argent, c’étaient des écus d’argent dit « aux branches d’olivier », en référence aux branches d’olivier sous la couronne. Ces pièces de quarante et un millimètres et demi de diamètre pesaient environ vingt-neuf grammes, elles avaient été frappées en 1790.

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