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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

07 Nov

La louve de Notre-Dame

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

la-louve-de-notre-dame.jpgAuteur Michel Zordan - Extrait : C’est en décembre de l’an 1275, le quatorze, qu’elle est signalée sans doute pour la troisième fois… Les deux premières c’était quelques années auparavant, du côté de Montgaillard, et de Xaintrailles. Mais peut-être s’agissait-il d’un gros chien de retour à la vie sauvage. Cette fois pas de doute c’est bien une louve, attention pas une louve sous forme de gravure sur un mur ou une pierre. Non, une bergère, Nicelle Terrobe, aperçoit à quelques mètres d’elle une vraie louve, faite de chair et d’os et plus certainement une louve pleine, prête à mettre bas. La cloche de l’église Notre-Dame de Villelongue vient de sonner les dix coups, la bergère garde ses trente brebis, et ses huit agneaux déjà bons pour la broche. Dans un pacage à deux pas du village de Vilalonga, le long du ru de Laribot qui se jette dans la Baïse. Prise de panique, abandonnant ses bêtes, Nicelle Terrobe traverse le ruisseau, l’eau est assez haute, mais que nenni, elle se réfugie dans la première maison. L’alerte est donnée, une battue s’organise. À cet endroit pas de forêt, quelques bosquets tout au plus. L’animal sera repéré facilement, il suffira alors de le rabattre contre la Baïse, ou même de le faire descendre dans le ru et de l’empêcher de fuir.

Nicelle partit en courant à travers champs avertir Gauthier Valdemar, le lieutenant de louveterie du seigneur de Montgaillard, Jourdain de l’Isle, héritier de sa tante Vianne de Gontaut-Biron. C’est Gauthier et Gauthier seul qui pourra occire la bête noire. Mais il n’y a pas de temps à perdre, les brebis et les agneaux sont en grand danger et c’est le forgeron Adelphe Fromentin qui prit la tête de la demi-douzaine d’hommes armés de fourches et de faux. Adelphe Fromentin s’arma d’une lance. Il en avait quelques-unes en réserve, plus quelques épées, haches et autres fléaux. Alors tout jeune forgeron, c’est lui qui avait forgé les armes de Vital de Gontaut-Biron, l’ancien seigneur de Montgaillard et des seigneurs de Xaintrailles. Mais sa clientèle s’étendait dans toute la contrée et même jusqu’en Béarn. Un autre détail d’importance, Adelphe Fromentin pesait ses deux cent trente livres et dépassait largement la toise.

C’était son aïeul Adhémar qui avait forgé les armes d’Amanieu II, sire d’Albret avant son départ pour la première croisade en 1096. À l’occasion, Adelphe estourbira la bête et Gauthier Valdemar n’aura plus qu’à l’achever pour recevoir la prime. Les loups n’étaient pas légion dans la région et du haut de l’insolence de ses dix-huit ans, le lieutenant de louveterie passait le plus clair de son temps à surprendre les braconniers. À chasser à courre les renards, les chevreuils, le cerf ou même sus scrofa, le sanglier, et à conter fleurette aux bergères. Pas qu’aux bergères d’ailleurs.

 

Plus j’avançais dans la lecture et plus les mots, les pages mêmes, devenaient inconsistants, presque immatériels. Mais cette impression se compensait par une sorte de métamorphose m’impliquant à chaque ligne, à chaque page, plus avant encore dans le récit. J’avais la sensation, non pas d’en être acteur, mais de l’imaginer. Une force éclairait et libérait mon esprit, se transposant par des mots et des phrases, au fur et à mesure. Le grimoire ne servant que mon inspiration. Cet univers médiéval, vieux de plusieurs siècles, était maintenant le mien. La boisson de Jeanne jouait-elle un rôle ? Peut-être aussi le chêne contre lequel j’étais adossé.

Je me présente, Gauthier Valdemar, lieutenant de Louveterie de Jourdain de l’Isle, seigneur de Montgaillard. C’est sa tante, Vianne de Gontaut-Biron qui l’exigea dans le contrat du legs de ses biens à son neveu. Tout comme elle exigea que ses domestiques, Flore la chambrière, Asseline la vieille cuisinière et Guillot l’homme à tout faire, fussent maintenus à leur poste après son départ pour le couvent des Dominicaines de Condom. Asseline, au service de Dame Vianne depuis toujours, m’avait vu naître. Jouant avec grand bonheur le rôle d’une grand-mère que je n’avais jamais connue.

 

Je suis né en octobre 1257, fils d’Aléide Valdemar, femme de chambre de Vianne de Gontaut-Biron, et de père inconnu. Ma mère est l’une des seules domestiques à l’avoir suivie dans sa retraite au couvent. Retraite est peut-être un bien grand mot, puisque Vianne de Gontaut-Biron qui avait contribué en 1261 à fonder le couvent, y avait par la même occasion fait construire sa propre demeure. Très souvent j’avais interrogé maman sur l’identité de mon père ; jamais je ne pus obtenir gain de cause. Des indiscrétions me firent comprendre que j’étais sûrement un bâtard d’Amanieu VI d’Albret, alors époux de Vianne de Gontaut-Biron. Le mariage entre Vianne et Amanieu VI d’Albret fut déclaré nul par une bulle du pape Clément IV le 22 septembre 1268. Y avait-il un rapport de cause à effet ? Je ne saurais trop dire. Très jeune, je ne comprenais pas pourquoi j’étais le seul enfant de domestique à avoir accès à presque tout le château. Ma mère et moi y avions d’ailleurs nos appartements, très modestes, mais bien plus confortables que ceux des autres serviteurs. Toujours prévenante envers moi, et même plus, Vianne de Gontaut-Biron qui n’eut jamais d’enfant, avait convaincu maman de m’envoyer à l’école de Vilalonga. Les cours étaient dispensés par le frère Jacquemin et le frère Pascoual. Deux moines de l’église Notre-Dame de Villelongue. Très sévères, mais également très droits, les deux religieux ne m’épargnèrent rien. Maintenant je savais lire, écrire et même compter. Le latin, le gascon n’ont plus de secret pour moi.

 

La charge de lieutenant de louveterie, c’était sans aucun doute un petit dédommagement. Lorsque pour mes seize ans je pus enfin entrer dans mes fonctions, la dame de Montgaillard me fit un autre superbe et inestimable cadeau. En effet, un lieutenant de louveterie ne peut l’être que s’il dispose d’une meute. Et mon cadeau ce fut cette meute. Modeste certes, mais déjà bien mise, puisque propriété de l’un de ses lointains cousins, l’ayant hérité d’un oncle défunt, découplant en Périgord noir. Il s’agissait de huit magnifiques grands fauves de Bretagne.  Et l’oncle défunt avait bien fait les choses puisqu’il avait pratiqué une petite retrempe avec des Wolfhound Irish.

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