Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

09 Nov

L'insolence du sort

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

l'insolence du sort-numérique1Auteur Michel Zordan - Extrait : Madame Éliette n’avait pas l’intention de ramasser des champignons et elle prépara son matériel photo. Grâce à son succès naissant, elle venait d’acquérir un Zigma extra-plat équipé d’un objectif Tessar Zeiss Iena, avec une focale de 4,5 et un obturateur Compur S à retardement 1/250e. Cet appareil, beaucoup plus léger que le Splendorette,  était ce qui se faisait de mieux.

 

Lorsque je vis Amandine rester près de mon père, je fus presque soulagé. J’en profitai, comme à mon habitude, pour partir devant.

 

Ce que je ne savais pas c’est que, dès que papa voyait des cèpes, il s’arrêtait mais ne disait rien. Il attendait qu’Amandine puisse les repérer et ensuite chacun faisait sa cueillette. Papa avait apporté un couteau pour la fillette et lui avait expliqué la façon de ramasser proprement un champignon. Vers dix heures, il proposa de revenir vers la voiture pour déjeuner et déposer leur cueillette dans l’auto. Son panier était presque plein, celui d’Amandine au trois-quarts. Tous les cèpes avaient été repérés et ramassés de la main de la fillette. Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la voiture, papa laissa la fillette passer devant lui. Sans dire un mot, fièrement et comme une revanche, Amandine exposa son panier à ma vue. J’eus du mal à avaler ma salive. Madame Éliette s’exclama :

 

– Mais tu as vraiment ramassé tout ça, toute seule ? Tu es sûre qu’ils sont bons ?

 

J’étais sceptique. Je n’en avais trouvé que cinq. Mais comment une fillette, qui n’avait jamais ramassé un seul champignon de sa vie, pouvait-elle remplir un panier en à peine plus de deux heures ? Confiant, j’attendis que papa donne sa version des faits mais les mots que j’entendis alors n’étaient pas ceux que j’aurais voulu entendre.

 

– Je suis témoin, Amandine a vraiment trouvé et ramassé tous les champignons qui sont dans son panier. Elle me les a simplement présentés pour savoir s’ils étaient bons et ils l’étaient tous.

 

Il ajouta quelques mots qui me firent beaucoup de mal.

 

– Cette petite a un œil de lynx. Je vais rapidement avoir de la concurrence sur le secteur !

 

Madame Éliette était ravie. Grâce à une lumière excellente, elle réalisa une bonne dizaine de clichés. Amandine insista pour en faire quelques-uns de plus pour envoyer à ses parents. Elle souhaita que je pose avec elle mais, trop vexé, je refusai.

 

– Ce sont tes champignons et je n’ai rien à faire sur cette photo.

 

C’est le chiot sauvé des eaux qui me remplaça et prit la pose avec Amandine. Même Patou ne manifestait plus sa joie : son petit maître avait perdu la face. Il s’était fait doubler par une fille de la ville et il lui faudrait très longtemps pour s’en remettre. Amandine sentit que j’avais mal accepté sa victoire, que j’étais blessé, humilié, par ma contre-performance ou par sa propre performance. Elle profita du casse-croûte pour se rapprocher de moi.

 

Amandine souhaitait que cette journée soit un jour de fête. Elle chercha le moyen de ranimer mon amour-propre qui en avait pris un sacré coup.


– Tu sais, si j’ai trouvé tout ça, c’est parce que j’ai suivi ton père. Si tu étais venu avec nous, tu les aurais sûrement vus avant moi et j’en aurai pas trouvés autant. Alors, si j’ai presque réussi à remplir mon panier, c’est un peu grâce à toi.

 

Pour moi, la défaite était maintenant un peu plus facile à digérer. Si Amandine reconnaissait que sa victoire était en partie due à papa, je n’avais pas vraiment perdu la face.

 

Cette fois, c’est moi qui pris l’initiative. J’attendis que mon père et Madame Éliette aient le dos tourné pour rapidement déposer un baiser sur la joue de la blondinette. Mais peut-être avait-elle dit ça juste pour me consoler ? Je devais absolument trouver une astuce pour redorer mon blason. Il était indispensable de reprendre l’avantage, mon honneur de garçon était en jeu. Petit à petit, une idée germa en moi. Lorsque j’étais venu avec papa, l’avant-veille, chercher des champignons, j’avais suivi avec Patou un petit chemin bordé d’un muret de pierres sèches. Le long de ce petit mur, le chien avait fait une découverte qui, aujourd’hui, pourrait m’aider à retrouver le chemin de la dignité. Tout ce que j’avais à faire, c’était d’orienter Amandine dans cette direction. Cette fois-ci, la blondinette me suivit et me laissa diriger les opérations.

 

– Tu devrais passer le long du petit muret. L’autre jour, j’en ai vu des petits. Si personne ne les a ramassés, ils doivent être gros à présent.

 

Amandine se dirigea exactement vers l’endroit souhaité. Moi, j’étais juste de l’autre côté du mur, avec Patou qui me suivait. S’il y avait une découverte à faire, il fallait que ce soit la fillette qui la fasse. Sans en avoir l’air, je ne quittais pas Amandine des yeux. Je devais pouvoir intervenir à la moindre alerte. Après quelques mètres, je la vis se baisser et l’entendis s’exclamer :

 

– Tu avais raison ! Il y en a trois et ils sont très gros, regarde !

 

Dans sa petite main, Amandine tenait un magnifique cèpe à tête noire mais ce n’était pas ce type de rencontre que j’avais espérée pour la blondinette. J’étais quand même très content pour elle, d’autant que c’était moi qui lui avais conseillé de chercher par là. Amandine arrivait maintenant presque au bout du petit chemin ; moi, je m’étais un peu attardé avec Patou qui s’intéressait particulièrement à un tas de souches. Peut-être un lapin ? De la voix, j’encourageai mon chien qui poussait quelques aboiements. C’est ce moment-là que j’entendis Amandine pousser un cri d’effroi.

 

Mon regard se porta aussitôt vers le chemin. Amandine avait lâché son panier, elle semblait tétanisée. Elle ne bougeait plus, ne disait rien non plus, la terreur se lisait sur son visage. En quelques enjambées, je fus à ses côtés. C’est à ce moment que je découvris, à moins d’un mètre d’elle, une superbe couleuvre de presque deux mètres qui protégeait son territoire. Menaçante, gueule ouverte, tête dressée, elle exhibait une terrifiante langue fourchue, tout en émettant des sons très caractéristiques.

 

D’un coup de pied, je mis l’inoffensif reptile en fuite. Amandine se jeta sur moi, me serrant très fortement dans ses bras. L’émotion était trop forte et elle se laissa aller à sangloter contre mon épaule. J’étais aux anges. Je sentais son petit corps abandonné contre moi. J’aurais voulu que ces instants durent toujours. J’avais enfin regagné les faveurs d’Amandine, j’étais devenu le protecteur, le chevalier servant, l’épaule forte, celui qui était toujours là en cas de besoin.

Mon plan avait dépassé toutes mes espérances. La découverte que Patou avait faite, deux jours plus tôt, était beaucoup moins spectaculaire. Il ne s’agissait que de deux lézards verts, assez gros et ventrus, qui avaient regagné furtivement leur refuge sous les pierres aux premiers aboiements du chien. Amandine reprenait doucement de la couleur. Délicatement, de ma main et d’un geste qui se voulait rassurant, je séchai les quelques larmes qui perlaient encore sous ses grands yeux verts. Je l’aidai ensuite à ramasser son panier et les champignons.

 

 

– Ton papa avait raison de me mettre en garde. Heureusement que tu étais là, tu m’as sauvé la vie ! Il aurait pu me sauter dessus et me mordre. Il ne faut pas que tante Éliette apprenne ça, sinon elle ne voudra plus que j’aille dans les bois.

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.