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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

02 Dec

L'héritière aux deux royaumes

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

l'héritière1Auteur Michel Zordan - Extrait : Je tenais dans les mains cette relique venue d’un autre siècle. Un modeste et aujourd’hui bien inoffensif fusil de guerre à silex. Sûrement une fabrication anglaise du milieu du XVIIIe. Durant presque quarante ans, d’affectation en affectation, elle me suivait, jamais je n’avais pu m’en séparer. À Plusieurs reprises, j’aurais pu la céder à un prix intéressant, mais quelque chose de fort, de très fort même, m’en avait dissuadé. Notre histoire ensemble allait pourtant se terminer. Encore un clic ou deux et ce valeureux bout de ferraille se retrouverait sur le site de vente aux enchères.  

 

Avec Nelly, nous réentretenions des relations suivies depuis plus de six mois. Nous nous étions régulièrement revus et mutuellement testés. Je m’étais de nouveau  laissé subjuguer par ses yeux noisette, ses formes suggestives, sa bonne humeur et… ce qui ne gâchait rien par ses talents culinaires. Normal que je lui propose de venir vivre chez moi à Fronton. Mon amie approchait de la cinquantaine, moi je supportais parfaitement mes soixante et un ans. Notre rencontre, par hasard ou presque, à l’ambassade de France à Washington, dans les années… Mariée à un diplomate français bien plus âgé qu’elle, je la suivais, sans la suivre à Berlin. Suite à un quiproquo, nous nous perdîmes de vue pendant plus de quinze ans. Puis nous nous recroisâmes par hasard à Paris. C’était quelques mois avant que ne sonne l’heure de ma retraite. Mariée, puis veuve, puis remariée, puis divorcée, Nelly habitait maintenant Nice.

 

Mais en réalité, je crois que ce qui m’avait décidé à l’inviter venir vivre chez moi, c’était l’angoisse de finir ma vie seul.

 

Dans un premier temps, Nelly exulta, mais très rapidement, l’hésitation la gagna. Elle trouva comme prétexte ses deux expériences échouées. Elle souhaitait encore un peu de temps pour réfléchir. Je crois que la raison était toute autre. J’habitais à trente kilomètres de Toulouse, dans une grande maison héritée de mes parents, au milieu de la campagne. Et l’idée de se retrouver loin de la Méditerranée ne comblait pas véritablement Nelly. La piscine, ce n’était pas tout à fait la mer. Elle savait que de toute façon, je n’irai pas vivre à Nice.

 

Le 2 décembre, revirement de situation : Nelly me fit comprendre qu’elle ne serait pas contre une vie à deux, chez moi, à Fronton. 

 

Tout n’était pas gagné, j’avais vécu en célibataire toute ma vie durant, et je devais absolument raboter certains angles. 

Cette arme complètement inoffensive faisait partie des angles à raboter. Je souhaitais qu’elle ne soit plus à la maison lorsque Nelly arriverait. À un moment ou à un autre j’aurais été obligé de lui raconter notre histoire. J’aurais été obligé de lui raconter pourquoi durant presque quarante années, bien qu'ayant déménagé à de très nombreuses reprises, j’avais tenu à garder cette relique à mes côtés. Je m’en sentais incapable, incapable de lui raconter ce que ce bout de ferraille représentait exactement pour moi. Ou peut-être que je ne tenais pas à lui raconter, souhaitant jalousement garder au fond de moi ces souvenirs qui, il y a bien longtemps, avaient illuminé ma jeune vie. 

 

Les acheteurs ne se firent pas attendre, déjà une offre couvrait largement le prix indiquée dans l’annonce. J’aurais dû proposer un prix supérieur, mais bon, l’affaire était faite, je n’avais plus qu’à attendre le paiement de mon acheteur. Lorsque j’ouvris son dernier email, je pensai tout de suite à une boutade : – cher monsieur, avant de m’expédier l’arme pourriez-vous vérifier si celle-ci n’est pas encore chargée ?

 

En quelques mots, celui-ci m’expliquait qu’il arrivait fréquemment de retrouver des armes de cette époque avec leur chargement dans le canon. Après consultation de plusieurs sites spécialisés, je compris que mon acheteur ne plaisantait pas. Pour m’assurer que l’arme ne représentait plus aucun danger, je devais simplement à l’aide de la baguette mesurer l’intérieur du canon, puis reporter cette mesure à l’extérieur. Je répétai l’opération à trois reprises, et constatai une différence de dix-sept centimètres.

L’arme n’était peut-être plus chargée, mais un corps assez compact recouvert de papier obstruait le canon. 

Avec du fil de fer, je fixai la vrille d’un vieux tire-bouchon à l’extrémité de la baguette et l’enfonçai dans le canon. 

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