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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

23 Jul

l'abbaye de Flaran

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

Abbaye de FlaranLes exilés de l'Arcange - L'insolence du Sort - Auteur Michel Zordan ISBN 978-2-9532863-1-1

En savoir plus sur www.unauteur.com


Extrait -  Étiennette était maintenant complètement sortie de ma tête. Pendant tout notre périple, à Marseille puis à Lyon, à aucun moment, elle n’était venue hanter mon esprit. Mais peut-être qu’après tout, sa petite frimousse n’était pas aussi jolie que cela. J’avais sûrement été ébloui par un je-ne-sais-quoi, puis la raison avait repris le dessus. Une lettre nous attendait. Elle avait été expédiée par le père Guillaume, de l’Abbaye de Flaran. À la croix des Hospitaliers ou des Chevaliers de Malte étaient joints trois feuillets noircis par une très belle écriture toute en pleins et déliés. Le religieux n’avait pas perdu de temps :

Mes chers amis,
J’ai effectué quelques recherches concernant la croix que vous avez bien voulu me confier. Elle était, et est toujours, l’emblème de l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, devenus les Chevaliers de Malte. Je dois vous avouer que je connaissais déjà un peu l’histoire de votre demeure. Le nom de L’Arcange remonte au XVIe siècle. À l’endroit même, existait déjà non pas une ferme mais un petit monastère occupé par quelques moines qui, à l’occasion, soignaient les pèlerins. Apparemment, ce monastère n’avait pas de nom particulier : on disait simplement « le monastère de Floréal », sur la route des pèlerins (pélegrins en occitan qui, par déformation, à l’usage est devenu Pellegrin). Lorsque les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem quittèrent Rhodes, après la terrible défaite infligée par le sultan Soliman, à la fin de l’an 1522, un grand nombre d’entre eux se réfugièrent à Malte. Mais certains revinrent vers les pays d’Europe. Le siège avait duré plus de cinq mois et la plupart des hommes étaient dans un triste état physique et moral. En France, les plus meurtris ont été accueillis dans de petites officines tenues par des moines.

Je puis déjà vous préciser que, au monastère de Floréal, un grand nombre d’Hospitaliers furent soignés d’un mal très contagieux : la gale. C’est un petit parasite du nom de sarcopte qui en est la cause. Même si cette maladie était très longue à soigner, elle n’était pas très dangereuse. Toutefois, et sûrement à cause de l’eczéma purulent que présentaient certaines formes de cette affection, les esprits les moins éclairés la confondaient régulièrement avec la lèpre. Durant toute l’année 1523, les moines reçurent un très grand nombre de malades. Leur thérapie pour remettre sur pied les malades atteints de la gale était très au point. La première règle était de bien les nourrir, la deuxième consistait en des bains de boue dans une mare proche du monastère. Les bains se pratiquaient même en hiver. Pour la nourriture, les religieux travaillaient quelques terres et élevaient volailles, vaches et cochons. Une source leur permettait également de produire du cresson. C’était dans la mare en aval de cette source que les galeux prenaient leur bain. Peut-être faut-il y voir là les raisons des bons résultats obtenus ! Sur leurs terres, ils cultivaient des céréales, des arbres fruitiers, des légumes, et une bonne surface de vigne.

Grâce à celle-ci, ils produisaient du vin dont ils distillaient eux-mêmes une grande partie. Durant plusieurs mois, cette eau-de-vie vieillissait dans de grands fûts de chêne. Cette réserve leur permettait de payer le fermage des terres et du monastère au seigneur de Floréal, ainsi que la dîme au diocèse d’Auch. Sans le savoir, les moines du monastère de Floréal élaboraient déjà notre armagnac. Cette eau-de-vie faisait également partie de la thérapie pour soigner la gale.

D’après ce que j’ai pu apprendre, la blanche (l’eau-de-vie de l’année) était assidûment appliquée sur les parties du corps atteintes. Leur succès contre la maladie devint rapidement grandissant. De plus en plus sollicités, dans l’obligation de trouver quelques fonds supplémentaires, les moines eurent l’idée de vendre une partie de leur eau-de-vie sur les marchés alentour. Afin de la différencier des autres qui pour la plupart, n’avaient pas vieilli, ils la baptisèrent « aiga del benaise » en occitan, ou eau du bien-être, en français.

L’évêque d’Auch, Monseigneur François, était convaincu que ces guérisons n’étaient pas simplement dues à la science des moines. Il y voyait une part d’intervention divine. À la fin de l’an 1523, il décida de consacrer le monastère, en le nommant lo monastièr de l’Arcangèl (en référence à l’archange Raphaël qui, selon le livre de Tobie, délivre, protège, guérit et sauve).

Le succès du monastère entraîna son malheur. La venue d’un très grand nombre de malades à l’Arcangèl n’était pas du goût de tous les paroissiens de Floréal. Les mauvaises langues affirmèrent qu’on leur cachait la vérité. Ils racontèrent, à qui voulait bien les entendre, qu’en réalité, parmi les malades accueillis, il y avait bon nombre de lépreux.

Dans la nuit du 17 au 18 août 1524, une bande d’individus incendièrent le monastère et les réserves d’aiga del benaise. Deux moines et quatre malades périrent dans les flammes. D’après les archives que j’ai pu consulter au diocèse d’Auch, et sûrement sous les pressions, le monastère de l’Arcangèl ne fut, apparemment, jamais reconstruit. Je présume que, profitant des quelques murs qui subsistaient, le seigneur de Floréal, propriétaire des lieux, décida d’y bâtir une petite chaumière pour y loger l’un de ses fermiers.

Pour l’anecdote, je tiens à vous préciser que les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem n’ont pas amené chez nous que le désespoir. Une fois l’an, je rends visite à un ami de l’abbaye de Fronton en Haute-Garonne. Le vin dont il m’honore, lors de mes séjours, est élaboré à partir d’un cépage extraordinaire, la Négrette. Il m’a certifié que ce plant de vigne avait été apporté du Moyen-Orient par les Hospitaliers. Je peux vous assurer que ce breuvage vaut toutes les médications de la terre ! Si vous passez près de l’abbaye de Flaran, je vous invite à me rendre visite. J’aurai sûrement d’autres précisions à vous confier sur la ferme de L’Arcange.
Bien à vous.
Père Guillaume

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