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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

20 Aug

Journal le Dépendant de Paris

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

ledependant4mars1931L'insolence du sort, dans la série, Les Exilés de L'Arcange - Auteur : Michel ZORDAN - Editions 3Z- 374 pages- ISBN 978-2-9532863-1-1

Le 11 septembre, l’infâme Têtard frappa de nouveau en signant un article encore plus virulent et extravagant que les précédents. Dans les années trente, avec quelque 800 000 ressortissants, les Italiens constituaient la première communauté étrangère en France. Grâce ou à cause de cette situation, les lecteurs du journal Le Dépendant se faisaient de plus en plus nombreux.

RudolfTêtard se devait, et s’employait à, les satisfaire : « La Gascogne serait-elle devenue La Gascaroni ?? Pardonnez-moi ce mauvais jeu de mots mais je me dois de vous informer.

Les fascistes s’emparent-ils de notre Gascogne et par là même,  de notre Armagnac ?

Comment cette petite région du fin fond de la France (région qui n’en est même pas une) a-t-elle pu, en quelques années, devenir la base arrière des immigrés italiens en France ? Ou plutôt : la tête de pont qui va permettre au fascisme, avec l’aide de la mafia italienne, de gangrener tout le pays. Pourquoi nos politiques ont-ils laissé cette région passer aux mains des étrangers ? Cette province, autrefois indépendante, aurait-elle, grâce à l’argent du fascisme, des desseins sécessionnistes ? On peut s’attendre à tout de ces Gascons qui, dans un siècle très lointain, avaient déjà fait allégeance aux Anglais. Heureusement, quelques citoyens sont entrés en résistance et, grâce à leur courage et à leurs courriers, nous pouvons vous informer. Que restera-t-il de cette région dans deux à trois décennies ?

Que seront devenus les Clesques, les Lastruc et les Chandon ? Devrons-nous nous résoudre à donner nos filles à des Montazini, Paganini, ou encore Vavassorri ??

Arrivés en février 1930, les Montazini avaient, trois mois plus tard à peine, déjà acquis la ferme de L’Arcange avec ses 17 hectares de vignes à armagnac. Comment, et grâce à quelles manœuvres et appuis  que l’on peut d’ores et déjà qualifier de douteux, ces immigrés, au passé plus que suspect, ont-ils pu, en à peine quelques semaines, réunir l’importante somme d’argent qui leur a permis d’acheter un fleuron de l’armagnac en Ténarèze ? Mais comment le capitaine Aristide Clément Autun, aujourd’hui commandant dans notre prodigieuse et glorieuse armée, a-t-il pu se résoudre à céder à des étrangers ce petit bout de terre de France ?

N’est-il pas antipatriotique, de la part d’un homme auquel la France a permis de s’élever dans notre société, de préférer un acquéreur immigré aventureux plutôt qu’un bon Français ? Il faut quand même savoir que le commandant Clément Autun a de qui tenir puisqu’il a hérité de son oncle Isidore Clément. Ce dernier, qui avait acquis sa fortune de façon opportuniste et sûrement quelque peu frauduleuse, grâce au commerce avec nos colonies, n’hésitait pas à s’afficher et à s’encanailler avec des femmes de petite vertu. Ces dernières sont d’ailleurs parvenues à le faire trépasser et ont bien failli venir à bout de l’énorme butin qu’il avait amassé.

Parce que nous dépendons des bons Français, les bons Français méritent de savoir.                                             

Rudolf Têtard, journaliste au Dépendant. »

Cet article scandaleux fut l’article de trop et fit déborder le vase de la tolérance gasconne.

Le 12 septembre, vers neuf heures, Rudolf Têtard se rendit à Floréal au volant de sa Peugeot décapotable. Il avait rendez-vous avec l’un de ses informateurs dans une grange abandonnée, à la sortie du village. Depuis quelques jours, certaines personnes lui avaient fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu et il préférait, dorénavant, rencontrer ses sources dans des lieux discrets. Il pleuvait quelques gouttes et il remonta tout naturellement la capote. En arrivant au bas d’une petite côte, à une centaine de mètres devant lui, au beau milieu du pont qui enjambait l’Auzoue, il aperçut une charrette immobilisée. Apparemment, l’une de ses roues était bloquée. Il s’arrêta et partit s’informer. Le paysan lui précisa que le forgeron avait été averti mais que, s’il ne voulait pas perdre de temps, il valait mieux qu’il fasse demi-tour et il lui indiqua un autre itinéraire pour se rendre au village. Durant la discussion, la fouine ne put remarquer qu’un mystérieux, et généreux, individu déposait un petit cadeau sur le siège passager, juste derrière la place du conducteur.

Après trois à quatre minutes, Rudolf Têtard remonta dans son véhicule, fit demi-tour et repartit dans l’autre sens. Après avoir roulé environ cinquante mètres, la voiture partit en zigzag, mais elle n’était pas encore lancée et le journaliste réussit sans peine à la stopper. Il ouvrit la portière et se jeta à l’extérieur. Sa tête était recouverte de guêpes en colère qui n’avaient pas apprécié leur petit déménagement. Criant et gesticulant, il essaya, avec ses mains, de se défaire des insectes courroucés qui tournoyaient autour de lui. Les guêpes semblaient véritablement très fâchées et venaient se venger en plantant leur dard plein de venin dans la tête, le visage et les mains du journaliste. Il réussit à courir jusqu’à la petite rivière et se jeta à l’eau. En cette période, le niveau n’était pas très haut et il fallut quelques longues minutes avant que ses assaillants ne disparaissent. Sa tête et son visage étaient couverts de bosses et il avait l’air de souffrir atrocement. Sur le pont, la charrette et son attelage avaient mystérieusement disparu. Rudolf Têtard réussit à retourner jusqu’à sa voiture dont il ouvrit la capote et les dernières occupantes repartirent dans les airs. C’est le pharmacien de Condom qui vit, apparemment, pour la dernière fois le journaliste. Il était arrivé dans sa boutique avec une tête à la Quasimodo, le visage tellement boursouflé qu’il n’avait pu prononcer un mot. Le pharmacien avait tout de suite compris et lui avait donné un désinfectant ainsi qu’un autre médicament pour atténuer la douleur. Ensuite, le journaliste avait, semble-t-il, récupéré rapidement ses bagages à l’hôtel et était sûrement reparti vers la capitale. Celui-là réfléchirait maintenant à deux fois avant de revenir en Gascogne.

En début d’après midi, tout le village de Floréal était au courant de la mésaventure survenue au célèbre journaliste du Dépendant. Pourtant, personne n’avait aperçu de charrette sur le pont de l’Auzoue. À coup sûr, la douleur l’avait fait délirer. Le mystérieux informateur, qui attendait le journaliste dans la vieille grange, avait patienté jusqu’à onze heures. Il était ensuite reparti sur sa moto.

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