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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

01 Jan

Du foin sur le green

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

 

du foin sur le greenAuteur Michel Zordan - Extrait : En quelques mois, notre village avait acquis une notoriété certaine, et même, durant l’hiver, de nombreux touristes faisaient le détour. Cette célébrité soudaine avait pour effet de faire gonfler le nombre des personnes voulant y résider. Pour les habitants c’était selon. Pour ceux qui pensaient n’avoir rien à gagner (sinon des em…), une grande part de responsabilités incombait au père Deslandes et à son épicerie.

Un curé, c’est fait pour dire la messe, célébrer les mariages, les baptêmes et enterrer les morts, pas pour faire du commerce à l’ancienne.

Pour d’autres, les plus éclairés (enfin tout dépend du camp dans lequel on se place), ceux qui avaient un peu ou beaucoup à gagner, le curé était le sauveur. C’était le précurseur, celui qui avait montré la voie. Une lumière, peut-être divine, était apparue dans le ciel de notre magnifique Sud-Ouest et notre curé avait su, le premier, trouver « l’interrupteur ». Eh oui, notre curé avait comme tant d’autres de ses confrères bien du mal à joindre les deux bouts avec seulement la quête et le denier du culte. Alors, lorsque la mère Tancogne avait arrêté, à près de 85 ans, son activité d’épicière-mercière-débitante de tabac, il lui avait proposé de la reprendre. Tout le monde l’avait pris pour un fou, certains affirmaient même que la soutane lui était montée à la tête (on aura compris ce que certains voulaient dire par là). La vieille dame ne voyait guère plus de deux clients par jour, et encore parce qu’elle leur faisait crédit. C’est vrai que, par temps de neige, ils se faisaient beaucoup plus nombreux. Malheureusement ou heureusement (encore une fois tout dépend du côté où l’on se place) la neige n’apparaissait à Saint-Jean qu’une à deux fois l’an et pour quelques heures seulement. Et c’est là que notre curé, sûrement très bien inspiré par le regard de notre Seigneur, avait eu une idée de génie. Celle de transformer l’établissement « genre supérette poussiéreuse, la plupart du temps dégarnie », en « véritable épicerie des années trente, où l’on trouve de tout ». À l’image du general store de l’Ouest américain, la boutique, baptisée « Le Presbytère » proposait une gamme très large de produits allant du savon aux sabots, en passant par le beurre, le fromage ou les petits pois, sans oublier le cirage et même les cartouches en périodes de chasse. Une véritable caverne d’Ali Baba. Le bouche à oreille (buzz) fonctionnait bien et on venait maintenant d’assez loin pour admirer le magasin qui tenait d’ailleurs plus du musée que de l’épicerie. Personne ne savait trop où il se procurait certains de ses produits dont les marques très anciennes avaient disparu depuis longtemps : chicorée Arlatte, pâtes alimentaires Brusson Jeune, biscuits Gazon ou encore le chocolat Lombard…, ni d’où venait d’ailleurs la jolie vendeuse toujours très souriante, habillée d’époque, qui se prénommait Émilie et qui l’épaulait dans sa tâche.

 

Quelques semaines plus tard, profitant de l’aubaine, Olivier Aignard, notre colosse, ancien pilier et figure emblématique de Saint-Jean, transforma également sa boulangerie, en adoptant le style de l’épicerie. Il remplaça son enseigne clignotante par une simple plaque émaillée, son four électrique par un four à bois, et acheta quelques vieilles étagères et vieux meubles dans un bric-à-brac. Il sut également convaincre (c’était pas gagné d’avance) sa femme Odette et sa vendeuse Patricia de porter le costume d’époque. Comme il ne savait pas trop de quelle époque il s’agissait, sa femme opta pour le début du XXe et la vendeuse pour la fin du XIXe. Du mardi au dimanche midi, sa boutique ne désemplissait plus, et rapidement il fut obligé d’engager un mitron.

Dans la foulée, Virgile Grangveneur, le chef d’un très prestigieux restaurant parisien, licencié de son trois-étoiles repris par un Américain adepte de la new cuisine, quitta la capitale pour installer un café-auberge également à l’ancienne qu’il nomma… « Chez Virgile ». Là encore on pouvait découvrir des boissons d’un autre siècle : liqueurs Hanappier, apéritif Kina Lillet. Il avait même réussi à retrouver un spiritueux légendaire à base d’absinthe qui faisait fureur.

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