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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

18 Aug

Bordeaux, le quartier des Chartrons…

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

L-insolence-du-sort-copie-1.jpgL'insolence du sort, dans la série, Les Exilés de L'Arcange - Auteur : Michel ZORDAN - Editions 3Z- 374 pages- ISBN 978-2-9532863-1-1


Après deux heures de route, nous atteignîmes Bordeaux et le poste de police de la place Saint-Jean. Pendant presque une demi-heure, je passai en revue l’album de famille des truands de la région. Mais, de toutes les têtes patibulaires que j’observai, je n’en reconnus aucune. Même l’homme retrouvé mort dans les bois n’était pas recensé par les services de police de Bordeaux. Les tueurs d’Émile et Denise Clesques n’étaient sûrement pas des locaux.

 

Le juge Damien Chrétien reçut un appel du député Joseph Chaumas. L’affaire des époux Clesques faisait encore la une du Dépendant. Rudolf Têtard avait catapulté papa en première ligne : « L’immigré italien, propriétaire en armagnac Ténarèze, était-il au courant des dangers qui planaient sur les époux Clesques ? Nous sommes persuadés que oui ! Sinon, pour quelle raison aurait-il pris la précaution de mettre, quelques jours auparavant, sa fille en lieu sûr, à Paris ? Pour quelle autre raison aurait-il envoyé son fils faire le guet devant la Rondouillère, résidence du négociant en armagnac ? Plusieurs témoins affirment avoir vu le jeune garçon faire des allers-retours incessants avec une bicyclette rouge flambant neuve que son père lui avait achetée moins de quinze jours avant que ne survienne ce drame affreux. Et nous savons, de source sûre, que cette même bicyclette était destinée au fils d’un très estimable citoyen de Condom. Sous les pressions d’on ne sait trop qui, le marchand n’a pas eu d’autre choix que de la céder à l’immigré italien. Dans cette tragique affaire, les fascistes se sont-ils associés à la mafia italienne ?

La Gascogne va-t-elle basculer dans le chaos ? »

 

Joseph Chaumas précisa également que Le Dépendant était exceptionnellement en vente dans toute la région, sur Condom, et même au bureau de tabac de Madame Gourdes, à Floréal. Papa fulminait : voilà que le journaliste à la tête de fouine nous accusait, à mots couverts, d’être complices des tueurs. L’adjudant-chef lui expliqua qu’il était très difficile d’empêcher ce mécréant de Rudolf Têtard d’écrire ces articles qui présentaient, il est vrai, toujours un fond de vérité. Papa me jeta un regard qui en disait long. Dans la famille Montazini, on avait compris que, parfois, il valait mieux s’occuper de certaines affaires soi-même. Vers midi trente, et d’un commun accord, tout le monde décida d’aller se restaurer sur les quais.

 

Le quartier des Chartrons était la zone de prédilection des négociants en vins et spiritueux. Elle comptait quantité de bons restaurants où l’on mangeait très correctement pour un prix plus que raisonnable. Le restaurant Le Pressoir proposait deux salles. Au rez-de-chaussée, surtout fréquenté par des clients pressés, la brasserie offrait plus de 100 couverts. Au premier, l’atmosphère était plus feutrée ; c’est dans cette salle que le patron, Eugène Pommard, avait réservé la table du commissaire Martial Blanchet.

 

On m’avait installé entre le chef Laterre et l’adjudant-chef Bertomieux. Principe oblige, pendant le repas, on pouvait parler de tout sauf de l’enquête en cours. Après les escalopes de veau à la sauce au vin Saint-Émilion, je ressentis le besoin d’aller aux toilettes. Le serveur me précisa qu’elles se situaient en bas, porte face au comptoir.

 

Je n’avais pas quitté la table depuis plus d’une minute que je remontais déjà, avec un cendrier à la main. Je m’approchai de papa et, pour ne pas trop attirer l’attention, le tirai par la manche.

– Papa, je crois qu’il y en a un en bas. Je suis presque certain que c’était le chauffeur de la Citroën !

 

Le chef Yvan Laterre avait remarqué mon attitude, il comprit qu’il se passait des choses. Rapidement, mais sans précipitation, il se leva et s’approcha de moi.

 

– Que se passe-t-il Sylvio ?

 

– Mon fils pense avoir reconnu l’un des hommes de la voiture, dans la salle du bas. Il croit même que c’était le chauffeur.

 

Sans un geste de trop et de manière presque détachée, Yvan Laterre avisa le commissaire.

Martial Blanchet demanda tranquillement à son voisin de me faire une petite place et m’invita à ses côtés.

 

– Petit, viens par ici. Viens goûter ce fromage de brebis. Le patron le fait directement venir de Saint-Jean-Pied-de-Port, une véritable merveille. Sylvio, tu vas tranquillement m’indiquer où l’homme se trouve exactement.

 

Je commençais maintenant à être bien rodé à ce type d’exercice. Je répondis tout à fait naturellement.

 

– Il est à la table qui se situe à droite de la porte des toilettes.

 

J’anticipai même sur la seconde question du commissaire.

 

– Non, je ne pense pas qu’il m’ait vu. Je suis allé jusqu’au comptoir et j’ai pris un cendrier, pour faire croire… Ils sont quatre à la table. Je n’ai pas reconnu celui qui était à côté de lui, les deux autres avaient le dos tourné. Si vous voulez, je peux descendre pour vous le montrer.

 

Le commissaire Martial Blanchet me dévisagea, un peu étonné.

 

– Non mon garçon, tu as déjà pris assez de risques.

 

Discrètement, l’inspecteur Lucien Frondeur s’était approché, à son tour, du commissaire.

 

– On ne peut rien tenter à l’intérieur, il y a trop de monde. Tu vas descendre et te mettre au comptoir. Lorsqu’ils sortiront, tu les suis. Avec Maroil, nous allons passer par le petit escalier et les attendre dehors.

 

Lucien Frondeur récupéra sa veste et s’engagea tranquillement dans l’escalier pour se diriger vers la partie brasserie. L’adjudant-chef Bertomieux et le chef Laterre proposèrent, bien sûr, leur aide mais, avec leurs uniformes, ils ne passaient pas inaperçus. Il fut convenu qu’ils les suivraient dans l’escalier qui donnait dans la petite ruelle, adjacente à la rue principale, mais qu’ils attendraient à l’intérieur. Ils ne sortiraient qu’au moment des interpellations.

 

À peine le commissaire et les autres hommes étaient-ils arrivés au bas des marches qu’un, puis deux, enfin un troisième coup de feu retentissaient dans la rue.

Damien Chrétien nous fit signe de ne pas bouger et il se précipita à son tour dans l’escalier.

 

À la sortie du restaurant, assis sur le trottoir, appuyé contre le mur, l’inspecteur Lucien Frondeur grimaçait de douleur. Du sang s’écoulait d’une blessure qui semblait bien vilaine. À hauteur de l’épaule droite, sous l’impact, l’os avait éclaté. Penché sur lui, le commissaire Martial Blanchet essayait de le réconforter.

 

– Ce n’est rien petit, ne t’inquiète pas. L’ambulance arrive. De toute façon, l’autre salaud ne fera plus de mal à personne, tu l’as pas loupé.

 

Deux à trois minutes auparavant et, comme convenu, l’inspecteur s’était approché du comptoir. Avant même qu’il ne l’atteigne, les quatre suspects s’étaient levés de leur table et avaient quitté précipitamment le restaurant. Lucien Frondeur s’était alors lancé à leur poursuite. L’un des gangsters n’avait pas hésité : pendant que les trois autres prenaient la fuite, il avait sorti son arme et avait fait feu sur lui. La première balle l’avait manqué de peu, la deuxième avait malheureusement atteint son but : elle s’était logée dans l’épaule droite qui s’était disloquée sous l’impact de la balle de 11,43 mm.

 

Lucien Frondeur était alors tombé à genoux sur le trottoir mais, manque de chance pour le tueur, l’inspecteur était gaucher. En ripostant, il atteignit l’homme en pleine tête et celui-ci en était mort.

Léon Maroil, le deuxième inspecteur, voulut s’engager à la poursuite des fuyards mais le commissaire l’en dissuada.

– Reste ici. Ces individus sont trop dangereux, ils n’hésitent pas à faire des cartons en pleine rue. Un mort et un blessé, ça suffit pour la journée. Nous allons essayer de faire parler le mort.

 

L’hôpital Sainte-Catherine n’était pas très loin. Toujours conscient, Lucien Frondeur fut rapidement pris en charge par l’ambulance.

 

Arrivés en force sur place pour interroger tous les clients, les renforts de police bloquèrent la rue. Presque quatre-vingts personnes, ça allait prendre du temps. Pour quelle raison les quatre hommes avaient-ils quitté précipitamment le restaurant ? Après le retour de Sylvio, dans la salle du haut, plus de cinq minutes s’étaient écoulées. Les tueurs ne l’avaient donc pas remarqué. Le commissaire Martial Blanchet était persuadé qu’une personne les avait avertis. Lui et ses deux adjoints venaient régulièrement dans ce restaurant, ils étaient connus et connaissaient un bon nombre de clients. Lorsque Sylvio était remonté, il y avait une trentaine de personnes dans la salle. Une ou plusieurs de ces personnes étaient-elles sorties après son retour ? Les deux serveurs en charge des clients de l’étage devraient pouvoir répondre à cette question.

 

Papa et moi étions toujours dans la salle, au 1er étage du restaurant. Le commissaire Blanchet revint vers nous. Il expliqua ce qui s’était passé dans la rue puis il prit papa à part.

 

– Monsieur Montazini, votre fils Sylvio est très jeune, mais j’ai pu constater qu’il avait déjà un caractère bien trempé. Grâce à lui, nous avons pu avancer très vite. Par contre, nous ne savons pas si l’homme, qui a été abattu par l’inspecteur Frondeur, est le suspect que Sylvio a reconnu. Pensez-vous qu’il puisse l’identifier ? Je sais que ce ne sera pas facile pour lui, mais ça nous aiderait énormément.

 

Je n’entendais rien de leurs paroles mais, à leurs regards, je fus à peu près certain que la discussion me concernait. Le commissaire savait que j’avais déjà identifié le cadavre découvert près de Roquefort et je me doutais bien de ce qu’il demandait à papa. Ça commençait à devenir une habitude pour moi d’identifier des cadavres tués par balle alors, maintenant ou plus tard, puisqu’il fallait le faire… Plus vite cette affaire serait réglée, et plus vite nous pourrions reprendre notre vie d’avant. Comme la première fois, papa ne sembla pas d’accord mais le commissaire insista. Avant que la discussion ne dégénère, je m’avançai vers eux.

 

– Papa, je crois que Monsieur le commissaire a raison et il vaudrait mieux que ça se passe tout de suite. Cela ne me laissera pas le temps d’y penser et c’est mieux comme ça.

 

– Tu sais Sylvio, l’individu a reçu une balle en pleine tête, ce n’est sûrement pas très beau à voir.

 

– Petit, pour l’enquête, il est très important que nous sachions avec certitude si cet homme était dans la voiture. Mais si tu ne te sens pas la force, ça peut attendre.

Nous pouvons amener le cadavre à la morgue et, demain ou après demain, nous t’accompagnerons sur place.

 

– Monsieur le commissaire, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préférerais régler ce problème tout de suite.

 

Recouvert d’une couverture, le corps du gangster gisait toujours sur le trottoir. Papa me prit par la main.

 

– Ne te presse pas, tu regarderas lorsque tu seras prêt.

 

Sans hésiter, je pris le coin de la couverture et la soulevai. À la vue du mort, auquel on n’avait pas encore eu le temps de refermer les yeux, j’eus, comme la veille, un petit geste de recul. Mais je me repris très vite. Je repliai sans trop d’appréhension la couverture sur la poitrine du cadavre et je passai de l’autre coté pour mieux l’observer.

 

– Ce n’est pas l’homme que j’ai reconnu dans le restaurant. Celui-ci devait me tourner le dos. Par contre, je suis certain qu’il était dans la voiture, à l’arrière. C’est celui qui allait ouvrir la vitre lorsque la bétaillère est arrivée. Vous avez retrouvé son chapeau ? Parce que dans l’automobile, ils avaient tous un chapeau.

 

Aucun des quatre hommes en fuite n’avait de chapeau. Ces derniers étant sans doute d’un modèle un peu particulier, les gangsters ne les portaient pas pour se rendre au restaurant, peut-être pour éviter de se faire remarquer.

 

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