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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

12 Jun

Jean, Maître de chai

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Michel Zordan, #Un auteur du Sud Ouest, #contes et légendes, #Jean, Maître de chai

les justiciers de Saint-Jacques - Nous sommes en l’an 1356, la France traverse le conflit le plus long de son histoire : la Guerre de Cent Ans. Depuis la capture à Poitiers, par les Anglais, de Jean II le bon, c’est la débandade dans tout le royaume de France, tout le pays est à feu et a sang. Les grandes compagnies de routiers, bandes de voyous sans foi ni loi, dépeceurs, coupe-jarrets, crevures vermines, et bandits de grands chemins en tous genres, s’en donnent à cœur joie. Charles, le dauphin, ne sait plus où sont ses amis, ni même ses ennemis. Un conseil de trente-six membres est institué, le prévôt des marchands, Étienne Marcel tente de faire face.

Côté Anglais par contre, les choses vont pour le mieux. Édouard Plantagenêt, plus connu sous le surnom de Prince Noir, conte de Chester, duc de Cornouailles, est le fils aîné d'Édouard III d'Angleterre et de Philippa de Hainaut. Il a débarqué à Bordeaux voici une année, en septembre 1355. Son père, le roi, lui a donné pour mission de défendre les intérêts de la couronne en Guienne. Le voyou s’y emploi avec une certaine véhémence et même plus. Son surnom, il ne le doit pas qu’à la couleur de son armure, comme certains le prétendent. Son surnom, il le doit à son âme, qui ne peut pas être plus noire. En quelques semaines, de Montgiscard à Carcassonne, de Montpellier, à Béziers et Narbonne, il commet des actes d’une terreur absolue. Le 20 octobre, 1355, il s’attaque à Castelnaudary. La petite cité résiste, alors pris d’une rage folle, il entreprend de la détruire pierre après pierre. Lorsque plus un mur n’est debout, il fait aligner tous les prisonniers mâles de 10 ans et plus et ordonne de les passer au fil de l’épée. Son but n’est pas de rallier les récalcitrants à la couronne anglaise, mais de les terroriser. La réputation du prince Noir est faîte. Par couardise, ou par opportunisme, ou les deux, un très grand nombre de seigneurs de Guienne, petits et grands, lui font allégeance, et lever une armée encore plus puissante n’est qu’une formalité. Pour asseoir plus encore son autorité, et celle de l’Angleterre, la Grande Bretagne, il fait même débaptiser certaines bourgades, pour les rebaptiser avec des noms plus… plus anglais. Villecomble-d'Armagnac devient ainsi, Bretagne d’Armagnac.


Je suis Jean, Maître de chai, enfin j’étais… au château Lapeyrade, fief du marquis de Villecomble. C’est un mardi du début du mois d’octobre de l’an 1357, entre chien et loup, que je parviens enfin à Madiran, petite bourgade du piémont pyrénéen. Je devais m’éloigner, ma seule idée sur l’instant, m’enfuir au plus vite. J’ai alors réuni quelques guenilles, quelques nourritures, et j’ai quitté la petite grange dans laquelle un ami m’avait recueilli et caché à Lagraulet. Ils auraient fini par me retrouver, alors j’ai fait ce que je devais faire, partir. C’est seulement après deux ou trois lieues que l’idée m’est venue. Je ne pouvais pas aller nulle part, sans but, c’est alors que l’idée d’entreprendre un pèlerinage à Compostelle m’est venue. Depuis mon départ, j’ai marché sans discontinuer. Je ne me suis accordé que quelques haltes, au hasard des granges et des abris rencontrés aux abords du chemin. La pluie, je suis parti avec, elle m’a accompagné tout du long. Douze lieues que je marche et douze lieues qu’elle me trempe de la tête aux pieds. Arrivé à Madiran, je n’en peux plus, la grande rue est déserte, mais j’avise l’échoppe du talmelier.

– Bien le bonjour talmelier, j’arrive de bien loin, je tombe sous la fatigue, peux-tu m’indiquer un endroit où je pourrais reposer et sécher ma pauvre carcasse ! J’ai quelques sous, je peux payer pour un bol de soupe et une paillasse. Je peux même aider !

– Bien le bonjour jacquet, c’est ma foi vraie que tu as l’air fatigué et mouillé comme une panosse. Tu peux toujours te rendre au monastère, les vendanges sont à peine commencer. Le travail ne manque pas, et tu n’as pas l’air d’un fainéant. Si tu les aides, les moines pourront sans doute te garder quelques jours. Le temps de te refaire une santé. Leur vin est très bon, enfin, le blanc… le rouge, si tu le bois avant le solstice d’hiver, ça peut aller, après il te tord l’estomac, plus encore que l’arsenic.

C’est frère Eustache qui me reçoit. Les jacquets sont de la main-d’œuvre pas chère, et qui se contente de peu, encore faut-il pouvoir les retenir.

– Bien le bonjour mon fils. Une paillasse pour la nuit et un bol de soupe bien chaude, c’est avec grand plaisir. Mais je crois que le plus urgent pour toi, c’est encore de faire sécher tes vêtements.

Même si les moines se doivent de faire acte de charité chrétienne, en ces temps pas très catholiques, l'habit ne fait pas le moine, et la prudence est de mise. Il suffit toutefois de quelques petites questions, sans y paraître, pour trier le bon grain de l’ivraie. Mais lorsque je dévoile mon métier, Maître de chai, je comprends que frère Eustache ne peut pas me laisser repartir.

– Maître Jean, tu m’as l’air d’un homme plein de sagesse, et seule l’ignorance a pu te laisser croire que tu pouvais entreprendre ce pèlerinage en automne. Mais crois-moi, cette décision est malheureuse, dans quelques jours, plus loin au pied des montagnes, les neiges précoces vont sans doute commencer à tomber, et tu vas geler sur pied. Il paraîtrait, que du côté de Saint-Jean, au pied du port, c’est assez loin du côté des montagnes, eh bien, il paraîtrait qu’au mois de novembre dernier, dans la montagne Arradoy, tous les pieds de vigne ont éclaté sous la force du gel. Impossible de déterrer les raves, et les poireaux. Les salades étaient noires comme le diable. Il paraîtrait même, qu’on a retrouvé un berger, mort, gelé dans les estives. Ça fait froid dans le dos. Ici, tu auras une bonne paillasse, et de la bonne soupe bien chaude. C’est bientôt la saison des potirons, et notre soupe au potiron, tu te relèves la nuit pour t’en délecter. Lorsque la tâche de la journée est rude, on y ajoute quelques topinambours, quelques navets, et même parfois, quelques tranches de lard. Sauf bien sûr, les jours maigres. Le matin, tu auras du lait à foison, et même une ou deux tranches, de bon pain et du fromage. Et du vin, du meilleur, tu pourras en boire autant que tu en veux. Enfin, le soir… Nous autres moines, nous prions beaucoup, toi, tu ne seras pas obligé. Et au printemps prochain, quelques jours avant le solstice d’été, après le soutirage, les bons jours reviendront et tu pourras repartir pour ton périple vers Saint-Jacques. Tu emporteras quelques provisions et du bon vin à foison. Alors, tu en dis quoi ?

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