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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

15 Mar

Les Prémices

Publié par Michel Zordan

Extrait : Ce vendredi 3 février lorsque je me levais pour aller à l’école, le paysage était d’un blanc immaculé. Dix à quinze centimètres de neige recouvraient la campagne. Déjà debout, papa préparait le petit déjeuner, pendant que Patou et Victor, couraient comme des fous dans la poudreuse. Ah oui, il faut quand même que je vous dise, Patou et Victor sont nos deux chiens.

– Je crois qu'aujourd’hui tu ne pourras pas aller à l’école, ça m’étonnerait que madame Eliette se risque sur la route par ce temps. Moi je vais aller au château à pied, si tu veux m’accompagner. Tu pourras te tenir au chaud dans le chai, près des alambics.

– On verra avec Amandine. Après tout, peut-être que nous pourrions faire le chemin à pied. On arrivera en retard, mais ce n’est pas grave, monsieur Sourtis comprendra.

Au château, la Delage était effectivement restée au garage. Lorsque je proposai à ma blondinette de faire le chemin à pied, elle accepta sans hésitation. Madame Eliette n’essaya même pas de l’en dissuader, elle lui demanda simplement d’ajouter un pull-over sous son manteau.

Patou nous regarda partir, mais Victor se mit dans l’idée de nous suivre.

 

– Allez, allez, va rejoindre ton grand frère ; votre place c’est dans le chai ! Nous, on va à l’école.

Comme pour ramener Victor dans le droit chemin, Patou aboya à deux reprises, le benjamin le suivit sans délai.

Arrivés au sommet de la côte de Pellegrin, la neige recommença à tomber très fort, et les pas d’Amandine se firent de plus en plus pesants. Bonnet sur les oreilles et écharpe rabattue devant son visage, seuls ses yeux bleus étaient visibles. Je la sentais épuisée, mais elle ne se plaignait pas. Je me demandai alors si nous ne devions pas rebrousser chemin.

Et puis non, ce n’était pas quelques flocons qui allaient nous arrêter. Je pris sa main gantée dans la mienne et… C’est alors que nous entendîmes un bruit de grelots. A quelques deux ou trois cents mètres, une forme encore brouillonne tirée par un attelage avançait vers nous.

– Tu crois que c’est le père Noël ? Il est bien en retard, ou alors il a oublié quelqu’un !

Si ma blondinette trouvait la force de plaisanter, c’est que tout n’allait pas si mal.

– On dirait plutôt des Zingari, ils ne doivent pas avoir très chaud !

– C’est quoi des Zingari ?

– Des bohémiens !

Arrivée à notre hauteur, la roulotte stoppa. L’homme qui guidait les mules nous interpella. Il était chaudement vêtu d’un grand manteau en peau de mouton, et coiffé d’un lourd chapeau foncé. Une longue et fine moustache lui barrait le visage.

– Alors les enfants, vous êtes bien courageux d’affronter cette neige ! Nous passons par le bourg, vous voulez faire le chemin avec nous ?

Avec Amandine, nous échangeâmes un regard assez étonné. Il passait assez régulièrement des bohémiens sur les routes, ils venaient même de temps à autre dans les fermes, proposer de rempailler les chaises, d’étamer les chaudrons ou même quémander un peu de vin. Jamais très appréciés, on les incriminait de tous les maux. Lorsqu’un poulailler, un clapier, ou même un jardin étaient visités, on les prenait toujours dans la ligne de mire. Le plus surprenant était de les voir circuler en plein hiver, alors que la neige tombait.

Devant notre hésitation, l’homme réitéra son invitation.

– Allez venez, n’ayez pas peur, on ne va pas vous enlever ! Nous en avons déjà trois, le compte y est. Et puis il fait chaud à l’intérieur !

C’est à cet instant que nous aperçûmes au coin de l’épais rideau vert qui protégeait l’intérieur de la roulotte trois petites frimousses qui nous épiaient. Cette vision nous rassura et nous montâmes sans attendre.

L’homme nous fit entrer et une bonne chaleur nous accueillit. L’attelage repartit aussitôt. Tout au fond nous aperçûmes un poêle, et à côté se tenait une femme d’environ une trentaine d’années, occupée à repriser. Habillée de vêtements assez colorés et coiffée d’un foulard, elle nous sourit.

– Bonjour madame, il fait très bon chez vous !

Elle nous invita à nous asseoir sur des tabourets. Allongés sur des peaux de moutons à même le plancher, les trois enfants nous observaient avec étonnement et curiosité, ils semblaient ravis que nous ayons accepté de les rejoindre. Le plus âgé, un garçon, ne devait pas avoir plus de six ans.

– Mes pauvres petits ! Vos parents sont bien inconscients de vous envoyer à l’école par ce temps.

– Non, eux ne voulaient pas que nous partions, c’est nous qui avons insisté. La neige, c’est magique ; l’école, c’est juste un prétexte.

Nous parlâmes de chose et d’autre, nous apprîmes qu’ils arrivaient de Nérac et qu’ils allaient à Vic-Fezensac rejoindre d’autres gitans.

– Il y a eu des vols de poules, alors les gendarmes nous ont chassés. Mais nous avons l’habitude. Toi non plus mon petit, tu n’es pas d’ici, d’où viens-tu ?

Je ne compris pas comment elle avait pu deviner, sûrement mon léger accent. J’expliquai alors que ma famille et moi étions des italiens exilés et, sans trop en révéler, je donnai quelques détails.

– Donne-moi ta main, je vais lire ton avenir !

Comme j’hésitai, la femme réitéra son offre et sans trop comprendre pourquoi, j’accédai à sa demande.

– Tes lignes en disent bien plus long que ce que tu as pu raconter, mais je te comprends. Ce ne sont pas ceux qui souffrent le plus, qui se plaignent le plus. Je peux t’affirmer que ta vie sera très « dense », mais également très longue. Tu marcheras sur des terres lointaines, très lointaines. C’est toujours toi qui feras le choix de tes destinations, mais c’est toujours le destin qui t’imposera de partir. Quoi qu’il t’arrive, tu parviendras toujours à vaincre l’adversité, tu es de ceux qui ne renoncent jamais.

Elle fit quelques autres vagues prédictions, puis elle s’adressa à ma blondinette.

– C’est ton tour ma petite, donne ta main.

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