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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

18 Nov

Les stylos-bille

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest, #les exilés de l'arcange, #Michel Zordan

Elle partit, courant comme une folle, criant à tue-tête :

– Baptiste a des chaussures toutes neuves, Baptiste a des…

Elle, c’était Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles. Et tous voulaient les voir mes belles chaussures neuves, certains voulaient même savoir combien elles coûtaient. Ce ramdam ne tarda pas à arriver aux oreilles de la directrice, Margueritte Duval-Lanterre.

Fin 1929, pour échapper à la vindicte d’un fasciste fanatique papa décide de notre exil en France. Le 3 février 1930, la famille Montazini, Émilio, mon papa, Mariéta ma grande sœur et moi Sylvio arrivons en Gascogne, dans le Gers. C’est au château Tourne Pique, dans la bourgade de Floréal que nous posons nos valises. À peine quatre mois plus tard, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château, propose à papa d’acheter la ferme de L’Arcange. Délaissée depuis plusieurs années, ses terres sont réduites à l’état de friches, mais cela nous est complètement égal. Nous sommes les plus heureux au monde, nous avons  enfin une maison bien à nous et l’important est là…

Elle partit, courant comme une folle, criant à tue-tête :

– Baptiste a des chaussures toutes neuves, Baptiste a des…

Elle, c’était Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles. Et tous voulaient les voir mes belles chaussures neuves, certains voulaient même savoir combien elles coûtaient. Ce ramdam ne tarda pas à arriver aux oreilles de la directrice, Margueritte Duval-Lanterre.

– Que se passe t-il encore ?

– Madame, c’est Baptiste, il a de très belles chaussures en cuir toutes neuves. C’est un cadeau de son père qui les a envoyées d’Australie. Elles sont vraiment…

La directrice s’avança vers moi, m’empoignant par l’épaule.

– Baptiste, ce que tu fais est indécent. Ce n’est pas bien de se vanter d’avoir de belles choses, quand d’autres sont complètement démunis. Regarde autour de toi : un très grand nombre de tes camarades n’ont que de vieilles chaussures maintes et maintes fois réparées et ressemelées. Ton comportement est immoral, inadmissible. Tu…

– Mais madame, j’y peux rien moi si certains de mes camarades n’ont pas de chaussures neuves, je…

– Tais-toi Baptiste, on ne coupe pas la parole aux grandes personnes. Tu pouvais très bien mettre tes chaussures neuves sans t’en vanter. Mais toi, c’est la première des choses que tu fais en arrivant dans la cour. Tu es très mal élevé, toute ton éducation reste à faire.

– Mais madame, c’est pas moi qui me suis vanté, c’est Isabelle. Elle…

– Tais-toi Baptiste, tu n’as rien compris à ce que je viens de te dire ! On ne coupe pas la parole aux grandes personnes, et à plus forte raison, quand il s’agit de la directrice de ton école. Et en plus, tu dénonces une camarade ! Tu es puni, tu vas immédiatement aller en classe et copier cent fois « la vantardise est un vilain défaut ». Et cent fois « je ne dénoncerai plus mes petits camarades ». Et quand tu en auras terminé, tu conjugueras vingt fois « ne pas se vanter » au futur simple de l’indicatif.

Je ne répondis pas : pas la peine d’aggraver mon cas. Puis elle rajouta quelques mots qui ne m’étaient pas véritablement adressés, mais qu’elle souhaitait quand même que j’entende.

– Quelle impertinence ! Mais cela ne m’étonne guère. Avec un père qui l’abandonne et se sauve à l’autre bout du monde et une mère qui s’en débarrasse en le confiant, sous un prétexte futile, au premier venu. Quelle famille ! Et dire que nous les avons accueillis en leur offrant ce que notre pays avait de meilleur! Pauvre France…

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