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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

04 Sep

Un héritier à L'Arcange

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Michel Zordan, #Un auteur du Sud Ouest, #les exilés de l'arcange

un héritier à L'Arcange
un héritier à L'Arcange

Extrait : Vers 9 heures, je décide d’aller faire un tour à Floréal. Je pourrais utiliser la jeep de papa, j’ai déjà commencé à apprendre à la conduire. Mais bon, je n’ai pas encore le permis, alors j’enfourche mon vélo. Le samedi soir, au café de Pierrette Malfeu, il y a toujours une quinzaine de jeunes autour du flipper et du babyfoot. La patronne vient même de faire installer un jukebox et un nouveau billard d’occasion. C’est devant le nouveau billard d’occasion que je retrouve une ancienne connaissance, Anatole Letourneur en permission. Dans son flamboyant uniforme d’été, chaussures noires bien cirées, fourragère à l’épaule, coupe TAP, médailles et insignes ornant sa poitrine, et comme la cerise sur le gâteau, le béret rouge ; il en jette l’animal. Ça me fait tout bizarre de revoir King-Kong dans un uniforme propre et bien repassé. L’armée lui aura au moins appris ça. Dommage que son pantalon et ses manches de chemises soient trop courts d’un bon dix centimètres. Deux autres militaires sont avec lui. À l’entendre, je comprends qu’Anatole et ses copains viennent d’achever leurs classes et qu’après cette permission, leur contingent partira pour l’Algérie. King Kong est remonté à fond et ne fera qu’une bouchée de ces sales bâtards de « b… ». Avec les années, il n’a pas changé, toujours aussi abruti. Les deux autres militaires semblent muets, Letourneur doit être le chef. Avec ces trois-là, on peut dormir tranquille, la France ne pourra que vaincre.

– Alors le Ritale, on vient se la couler douce chez Pierrette pendant que les autres font la guerre ?

– D’abord je suis Français, même peut-être plus que toi. Et ne parle pas de la vraie guerre, même avec un insigne de para et le béret rouge sur ta petite tête, tu n’y sonnais rien. Mon cousin François, dans la Légion, il l’a faite la vraie guerre. Il y a même laissé un bras et une moitié de poumon. Il m’a raconté comment ça se passait dans le Djebel. Et lui, il a reçu la Légion d’Honneur, et la Médaille Militaire.

Pour la Légion d’honneur, et la Médaille militaire, je ne suis pas vraiment certain. En tout cas, il a été décoré par un général, et ça fait bien de le dire. Durant cinq à six minutes, je raconte en rajoutant quelques horreurs supplémentaires. Pour que ça fasse plus vrai, j’utilise quelques mots empruntés à François : piton, djebel, fellaga, fellouzes, gégène, embuscade, corps à corps…

– Tu sais Anatole Letourneur, les gars du FLN que tu auras en face de toi, les « b… », comme tu dis, ils savent la faire la guerre. Ils sont bien moins armés que les Français, mais ils connaissent bien mieux le terrain. Le combat rapproché, c’est leur spécialité. Ils te tombent dessus pendant une patrouille de nuit. Comme les chauves-souris, tu ne les vois pas arriver, et pourtant ils sont déjà là. Mon cousin, son bras et son poumon, il les a perdus pendant une embuscade, et pourtant dans la Légion, ils savent se battre.

Anatole ne fait plus vraiment le flambard, je me félicite de lui avoir foutu la trouille.

– Anatole Letourneur, le grand héros, le sauveur de la nation, je te prends au baby. Profites-en, c’est peut-être l’une des dernières fois que tu peux y jouer. Avec un seul bras, ce n’est certainement pas facile. Et puis peut-être que toi, tu perdras les deux, ou même une jambe. Quoi qu’avec une seule jambe tu pourras quand même jouer ?

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