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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

27 Jul

les trois faces du miroir

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Michel Zordan, #Un auteur du Sud Ouest, #rentrée littéraire

les trois faces du miroir
les trois faces du miroir

Extrait : Mon identité de naissance est Raphaël Sémera, j’ai vu le jour à Viviers le 31 août 1953. Mon père, Étienne Sémera et ma maman, Élisabeth, étaient boulanger et boulangère sur la place du marché. Mon grand-père Rodrigo, migrant espagnol arrivé dans la région avec sa famille dans les années 20, était lui, vigneron à Monségur petit village du Vivarais. Il épousa ma grand-mère Jeanne, une fille du pays. Mon enfance je l’ai passé heureuse dans les rues de la cité de Viviers, ou à courir dans la campagne et les vignes autour de la Piérade, la ferme de grand-père Rodrigo. C’est lui qui m’a appris à braconner. Avec seulement quelques hectares de maigre vigne, les perdreaux, les lapins, les grives et même les bécasses ça améliorait bien l’ordinaire. À partir de 8 à 9 ans, dans la boutique de mes parents je commence à servir les petits pains au chocolat et les croissants. Avec les pourboires, ça me fait quelques argents de poche. Un jour je remarque une fillette avec de belles tresses d’à peu près mon âge qui vient régulièrement en compagnie de sa mère chercher du pain et des gâteaux. Elle s’appelle Myriam, Myriam de la Chênaie. Très influente famille de la contrée, les de La Chênaie possède plusieurs immeubles en ville. Mais surtout, la clinique de La Chênaie est dirigée par son père François-Henri, chirurgien de son état. Myriam est une petite peste, une chipie prétentieuse qui prend les autres de très haut. Je parviens quand même à lui parler, et même à la faire sourire. Pour avoir mes chances avec Myriam, je dois devenir un parti qui compte et dès mes douze ans je sais que je ne serais pas boulanger, mais médecin. Je ne suis pas mauvais à l’école et même plutôt bon, et lorsque je l’annonce à mes parents, ils ne sont pas surpris, mais ils ne sont pas dupes non plus. Bac en poche, à dix-sept ans, je me retrouve sur les bancs de la faculté de médecine de Montpelier. Avec Myriam, nous nous côtoyons, mais sans plus. Durant les vacances de Pâques, au printemps de l’année 1972, nos rapports font un très grand bond en avant. Je viens de passer mon permis de conduire et mes parents m’achètent ma première voiture. Elle n’est pas neuve, mais c’est une décapotable Renault Floride, rouge, intérieur cuir roux, jantes à rayons, le top du top. L’idéal pour « tomber » les filles, et Myriam est séduite. Lorsque pour la première fois nous nous retrouvons seuls, je pense que c’est gagné. Notre idylle dure quelques mois, le soleil brille à fond et puis le 1eraoût 1974, patatras, c’est l’orage et même la grêle. En quelques minutes Myriam redevient la petite morveuse prétentieuse et légèrement arrogante de notre enfance, qu’elle n’a sans doute jamais cessé d’être. Au retour d’une virée, d’un ton froid et déshumanisé, elle m’annonce froidement que c’est la dernière fois, que c’est terminé entre nous, que nous ne pourrons plus nous revoir. Pire encore, elle m’annonce d’un air triomphant qu’elle va épouser un garçon que ses parents lui ont choisi. La clinique de son père va pouvoir s’associer avec une autre, d’Avignon. Je crois au canular, mais bien vite je sais que la chipie ne plaisante pas. Pour moi c’est dévastateur, tout marchait bien entre nous, peut-être trop bien même. Je tente le tout pour le tout en rencontrant la maman de Myriam, que je connais déjà depuis longtemps. Je lui servais ses petits pains au chocolat et ses croissants, ça compte. Elle semble compatir, verse même une à deux petites larmes, mais je comprends vite que ce sont des larmes de crocodile. Je tente alors de rencontrer le père, Ignace de la Chênaie. Avec un prénom pareil, j’aurais dû me méfier. Mais il est chirurgien, et je fais des études de médecine, nous devrions nous comprendre. Il est froid et distant comme un iceberg et me fait comprendre que même avec des diplômes, un fils de boulanger et une fille de chirurgien propriétaire d’une clinique n’évolueront jamais dans le même monde. Je sais alors que la décision de Myriam ou plutôt de ses parents est irrévocable. La garce s’est un peu amusée avec moi, et maintenant que les choses sérieuses arrivent, elle a sonné la fin de la récré. Je passe de très mauvaises vacances, et fin août je me réfugie à la Piérade chez mes grands-parents. Un matin, je me retrouve dans la petite chapelle des Vignes à prier au pied de la statue de la Vierge Marie tenant le petit Jésus dans ses bras. Début octobre je prends la décision de devancer mon appel pour le départ au service militaire.

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