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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

05 Jul

Un héritier à L'Arcange

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exiles de l'arcange, #Littérature, #Loisirs&Culture, #roman, #rentrée littéraire, #Michel Zordan

un héritier à L'Arcange
un héritier à L'Arcange

Nous sommes en 1960, engluée dans une guerre d'Algérie qui ne veut pas dire son nom, la France traverse des moments très difficiles. Extrait - Vers 9 heures du soir, je me décide à faire un tour à Floréal. Je pourrais utiliser la jeep de papa, j’ai déjà commencé à apprendre à la conduire. Mais bon, je n’ai pas encore le permis, alors j’enfourche mon vélo. Le samedi soir, au café de de Pierrette Malfeu, il y a toujours une quinzaine de jeunes autour du flipper et du babyfoot. La patronne vient même de faire installer un judebox et un nouveau billard d’occasion. C’est devant le nouveau billard d’occasion que je retrouve une ancienne connaissance, Anatole Letourneur en permission. Dans son flamboyant uniforme d’été, chaussures noires bien cirées, fourragère à l’épaule, coupe TAP, médailles et insignes ornant sa poitrine, et comme la cerise sur le gâteau, le béret rouge ; il en jette l’animal. Ça me fait tout bizarre de revoir King-Kong dans un uniforme propre et bien repassé. L’armée lui aura au moins appris ça. Dommage que son pantalon et ses manches de chemises soient trop courts d’un bon dix centimètres. Deux autres militaires sont avec lui. À l’entendre, je comprends qu’Anatole et ses copains viennent d’achever leurs classes et qu’après cette permission, leur contingent partira pour l’Algérie. King Kong est remonté à fond et ne fera qu’une bouchée de ces sales bâtards de « b…….». Avec les années, il n’a pas changé, toujours aussi abruti. Les deux autres militaires semblent muets, Letourneur doit être le chef. Avec ces trois-là, on peut dormir tranquille, la France ne pourra que vaincre.

– Alors le Ritale, on vient se la couler douce chez Pierrette pendant que les autres font la guerre ?

– D’abord je suis Français, même peut-être plus que toi. Et ne parle pas de la vraie guerre, même avec un insigne de para et le béret rouge sur ta petite tête, tu n’y connais rien. Mon cousin François, dans la Légion, il l’a faite la vraie guerre. Il y a même laissé un bras et une moitié de poumon. Il m’a raconté comment ça se passait dans le Djebel. Et lui, il a reçu la Légion d’Honneur, et la Médaille Militaire.

Pour la Légion d’honneur, et la Médaille militaire, je ne suis pas vraiment certain. En tout cas, il a été décoré par un général, et ça fait bien de le dire. Durant cinq à six minutes, je raconte en rajoutant quelques horreurs supplémentaires. Pour que ça fasse plus vrai, j’utilise quelques mots empruntés à François : piton, djebel, fellaga, fellouzes, gégène, embuscade, corps à corps…

– Tu sais Anatole Letourneur, les gars du FLN que tu auras en face de toi, les « b… », comme tu dis, ils savent la faire la guerre. Ils sont bien moins armés que les Français, mais ils connaissent bien mieux le terrain. Le combat rapproché, c’est leur spécialité. Ils te tombent dessus pendant une patrouille de nuit. Comme les chauves-souris, tu ne les vois pas arriver, et pourtant ils sont déjà là. Mon cousin, son bras et son poumon, il les a perdus pendant une embuscade, et pourtant dans la Légion, ils savent se battre.

Anatole ne fait plus vraiment le flambard, je me félicite de lui avoir foutu la trouille.

– Anatole Letourneur, le grand héros, le sauveur de la nation, je te prends au baby. Profites-en, c’est peut-être l’une des dernières fois que tu peux y jouer. Avec un seul bras, ce n’est certainement pas facile. Et puis peut-être que toi, tu perdras les deux, ou même une jambe. Quoi qu’avec une seule jambe tu pourras quand même jouer ?

– T’es un connard Montazini, on a deux mois de classe dans le paquetage, on a fait des stages commando avec des anciens d’Indochine, de vrais durs. On sait se battre et se servir d’un fusil. Regarde cet insigne, on est tous brevetés para. Ce béret rouge, ils ne le donnent pas à n’importe quel peigne-cul. Nous, on est des paras, des vrais, pas des branleurs de biffins.

Puis montrant du doigt l’un des deux autres protagonistes : – Gaspard est tireur d’élite, lui les « b…… », à 300 mètres, il leur fait péter la citrouille comme une pastèque. Et puis merde, t’es trop con, ça pue ici. GO, on s’en va les gars…

– Anatole ne pense pas trop à ce que je t’ai dit, tu vas faire des cauchemars…

Je m’en veux un peu, mais juste un peu. Anatole est vraiment un altéré du cerveau de croire que ceux qu’il aura face à lui ne savent pas se battre. J’ai entendu François parler des combattants du FLN. Les fellouzes comme il dit, c’était l’ennemi à combattre, mais Il y avait du respect dans ses paroles.

Sur le jukebox, les chansons s’égrainent au fil de la soirée : Annie Cordy, Banjo boys ; Dalida, Itsi Bitsi Petit Bikini ; Henri Salvador, faut rigoler ; les Compagnons de la Chanson, Le Marchand de bonheur, Sidney Bechet, Petite Fleur… Un nom et deux chansons reviennent régulièrement : Bob Azzam, Faits-moi du couscous chérie et Mustapha. Ces deux chansons et l’artiste accusé de soutenir les rebelles en Algérie sont interdits d’antenne radio et de télévision. Mais apparemment il est très facile de les écouter. Entre jeunes et même moins jeunes, deux tables jouent aux cartes, les discussions vont bon train. On refait l’actualité, l’Algérie est en première ligne. Mais nous sommes également au début de la guerre froide et certains évoquent l’avancée des Soviétiques dans la conquête de l’espace. Les Américains seraient dépassés, presque ridiculisés. Dans leur propagande, les Soviétiques affirment même que le premier homme dans l’espace sera Soviétique, et que c’est pour bientôt. Ils ont déjà envoyé des animaux, tous se souviennent de la chienne Laïka et de la sonde Luna qui l’année passée a frôlé la Lune. On parle même de la construction d’un mur à Berlin. Un mur construit par les Soviétiques, qui séparerait la partie ouest, la RFA, de la partie est, la RDA. Drôle d’époque, un mur n’a jamais empêché les gens de circuler. Bizarrement, personne ne parle de cette main retrouvée dans la gerbe quelques jours plus tôt à L’Arcange. Je ne m’en plains pas, bien au contraire. Vers dix heures un groupe de jeunes arrivent au café. Ils sont cinq dans une 4CV. Trois filles et deux garçons. Lorsqu’ils montent les trois marches, je suis sur la terrasse en compagnie de trois autres jeunes à jouer au baby-foot.

– Bonjour Baptiste, tu vas bien !

C’est une jeune fille du groupe qui vient de s’exprimer. Apparemment elle me connait, moi je ne la remets pas.

– Tu ne te souviens pas de moi ! Allez, fait un petit effort. C’était il y a longtemps, mais quand même, je n’ai pas changé à ce point. Et puis moi, je t’ai reconnu au premier regard. Je suis Justine, avec maman nous habitions la vieille maison de Pellegrin. Je ne t’ai jamais oublié, j’ai même gardé tes bottes en souvenir… Tu te souviens des bottes que tu m’avais données !

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