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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

03 Apr

les stylos-bille

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Michel Zordan, #les exilés de l'arcange, #Loisirs&Culture, #Littérature, #un auteur du sud ouest, #rentrée littéraire, #roman

Les stylos-bille
Les stylos-bille

Au début, c’est grand-père Émilio qui m’accompagnait à l’école de Floréal. Maintenant, nous faisons un bout de chemin ensemble puis je continue à pied avec les autres voisins. Nous sommes plus d’une quinzaine sur la route. Ça rassure grand-père de voir tous ces enfants autour de moi. Tous ne sont pas de nos amis, loin s’en faut. Mais le pire, c’est Anatole Letourneur. Derrière son dos, on le surnomme King Kong. Mais derrière son dos seulement. C’est le fils de Félicien Letourneur de Villeneuve-de-Floréal. D’après ce que j’ai compris, mon papa, alors qu’il avait mon âge, a assez bien connu Félicien. Des quelques frictions qu’il y a eu entre eux, apparemment, le papa d’Anatole en garde quelques rancœurs. Normalement, Anatole n’aurait jamais dû venir dans notre école. Mais son père avait fait des pieds et des mains pour que King Kong soit scolarisé à Floréal. Autre petit détail qui avait facilité la chose, sa mère Gertrude Lamaison, concubine de Félicien Letourneur, travaille à la poste de Floréal. Anatole est très grand et très costaud pour ses douze ans. Ses bras très longs sont munis à leur extrémité de véritables battoirs. Vous comprenez maintenant d’où vient son surnom. Je suis persuadé qu’il est le portrait de son père à son âge. Dommage pour lui, mais son cerveau n’a pas véritablement suivi l’évolution de son corps. Sa tête, pourtant assez imposante, semble vide et malgré ses trois années de plus, il traîne encore son imposante carcasse dans ma classe. Le problème est que l’énergumène et moi empruntons en partie le même chemin. Il a déjà tenté de me chercher des crasses, mais il y a d’autres grands et je cours bien plus vite que lui. Alors il ronge son frein et attend son heure. Il a bien failli la trouver une fois, son heure. Heureusement, Lucien Lachaume, le facteur, passait par là et lui a administré un sévère savon. Je l’aime bien, Lucien Lachaume. Il passe souvent à la maison boire un verre et discuter avec grand-père. Il y a quelques mois, le pauvre homme a perdu sa femme Etiennette. Elle s’est noyée dans le puits en remontant de l’eau. Il a beaucoup de mal à s’en remettre. D’autant plus que des rumeurs parlaient de suicide, mais bon, les rumeurs ! Le directeur, ou plutôt la directrice de l’école de Floréal se nomme Margueritte Duval-Lanterre. Elle fait la classe des grands, c’est la fille de Gaston Lanterre, l’ancien maire du bourg. Au lendemain de la guerre, le général Aristide Clément Autun, le propriétaire du château Tourne-Pique, lui a ravi la Mairie. Quelques mois plus tard, l’homme décédait. Grand-père est régisseur au château, il est aussi l’ami du Général, alors cette dame nourrit quelques griefs à l’égard de nos familles. Elle raconte à qui veut l’entendre, et parfois ils sont nombreux, que son père est mort à cause du Général et de ses amis. À plusieurs reprises, j’ai dû supporter ses réprimandes injustes. Avant l’hiver, papa m’a envoyé de belles chaussures hautes, en cuir, avec de gros crampons. Elles sont vraiment très belles, mes chaussures. À peine arrivé dans la cour de l’école, je les ai fait admirer à Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles - vous connaissez la suite - et la directrice m’a puni. D’abord je ne me suis pas vanté, je les ai juste montrées à Isabelle, mes chaussures. Et puis, j’y peux quoi, moi, si Isabelle l’a répété à tout le monde en criant très fort ? Et mon papa, il y peut quoi si des parents n’ont pas les moyens d’acheter des chaussures neuves à leurs enfants? Et puis, pour qu’elles deviennent vieilles un jour les chaussures, faut bien qu’un autre jour elles aient été neuves ! La semaine dernière, c’est grand-père qui m’a acheté des bottes, celles que j’avais ramenées de L’Arradoy étaient trop petites. Avant d’aller à l’école, je les ai un peu salies dans l’eau boueuse. Et je n’ai surtout pas commis l’erreur de les montrer à Isabelle. C’est dommage de ne pas pouvoir montrer les cadeaux mais c’est comme ça la vie. Plusieurs fois, les remontrances portaient sur mon repas du midi. Le midi, ceux qui sont trop loin pour rentrer chez eux, dînent dans un réfectoire. Nous sommes une bonne cinquantaine. Chacun mange le repas que les parents ont préparé dans la musette. Madame la directrice trouve que grand-père me donne trop. Elle sort son refrain habituel sur l’indécence d’afficher ses moyens alors que d’autres n’ont presque rien. C’est vrai qu’il m’arrive de ne pas tout manger, mais c’est surtout du pain qui reste. À mon retour de l’école, Tarzan me donne un coup de main. Le chien, faut bien qu’il mange aussi. Ce qu’elle ne sait pas la directrice, c’est que je donne toujours un peu de mon repas à la petite Justine. Souvent, la pauvre n’a qu’une pomme. Justine, c’est un peu la Cosette de Jean Valjean dans les Misérables de Victor-Hugo. Sauf qu’il n’y a pas de Thénardier et qu’elle a encore sa maman. Son papa, elle ne l’a jamais connu. J’en ai parlé avec grand-père et depuis il me prépare tous les matins un petit paquet, juste pour elle : rajouter deux œufs dans l’omelette, et couper quatre tranches de saucisson en plus, ça ne coûte rien !

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