Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

06 Mar

Une ombre sur le Monde

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Loisirs&Culture, #Littérature, #roman, #un auteur du sud ouest, #les exilés de l'arcange

Une ombre sur le Monde
Une ombre sur le Monde

Fin 1929, pour échapper à la vindicte d’un fasciste fanatique notre père décida de notre exil en France. Le 3 février 1930, la famille Montazini, Émilio mon papa, Mariéta ma grande sœur et de moi Sylvio, arriva en Gascogne. C’est au château Tourne Pique, dans la bourgade de Floréal, que nous posâmes nos valises. À peine quatre mois plus tard, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château, proposa à papa d’acheter la ferme de L’Arcange. Délaissée depuis plusieurs années, les terres étaient réduites à l’état de friches, mais cela nous était complètement égal. Nous étions les plus heureux au monde, nous avions enfin une maison bien à nous et l’important était là… En septembre 1932, le père Guillaume, un religieux de l’abbaye de Flaran, nous expliqua l’origine du nom de L’Arcange. Au mois d’octobre 1936, ce même religieux nous apprenait que le bon roi Henri IV était venu batifoler à « l’albèrga de l’Arcangèl.

En ce début du mois de janvier 1938, la guerre civile en Espagne fait rage. Les nationalistes de Franco alliés à l’Allemagne nazie et à l’Italie fasciste avancent toujours. Dans l’Europe tout entière, les gros nuages noirs s’amoncellent. Suite au coup d’État du 11 mars 1938 orchestré par les nazis autrichiens et soutenus par les nazis allemands, l’Anschluss (l’unification de l’Allemagne Nazie et de l’Autriche) est décrétée le 12 mars 1938. Adolph Hitler réalise sa première grande victoire : réunir tous les pays germanophones. Le Führer avait déjà réannexé la Rhénanie et la Sarre. Le Troisième Reich est d’ores et déjà « presque » en ordre de marche.

Entre Amandine et moi, la situation s’est un peu améliorée. Nous nous sommes revus au 1er de l’an de cette année et nos échanges de lettres ont repris. Je n’ai bien sur rien dévoilé de ma « rencontre » de septembre dernier avec Juliette. Pour les grandes vacances, ma blondinette n’a encore rien décidé. Pour moi, les choses sont déjà bien établies : quelques jours de battage chez les voisins, puis « farniente ». Après le 20 août je m’attaquerai au déchaumage et aux labours.

Le 14 janvier madame Éliette mit au monde le petit Martial. Deuxième grande bonne nouvelle en ce début d’année morose: le 15 mai 1938, ma grande sœur Mariéta épousa un Parisien, Julien Montesquieu, en la mairie de Floréal. Papa avait tout fait pour que la cérémonie et les festivités se déroulent dans notre bourg, et à L’Arcange. Pour l’occasion je revis Amandine, nous fîmes un peu semblant, mais nos relations restaient encore dans le flou.

J’allais oublier de vous présenter Amandine et madame Éliette.

Amandine est la nièce de madame Éliette, elle a presque mon âge. C’est vers la fin de l’été 1932 qu’elle est arrivée de Toulouse, au château Tourne Pique pour se refaire une santé. Durant toute une année, nous fûmes inséparables. De copain-copine, nos relations ont évolué, mais aujourd’hui nous avions du mal à passer le cap. Madame Éliette est l’épouse d’Aristide Clément-Autun, militaire de carrière et propriétaire du château Tourne-Pique. Il y a une autre personne qui compte énormément pour nous, c’est Edmonde de Barsac, surnommée par papa la Dame en Blanc. Elle a surgi dans notre vie dans d’étranges circonstances au mois de septembre 1931. Je ne dois pas oublier une autre dame dont nous sommes également très proches, c’est Antoinette Rosannès, notre voisine de la ferme des Bîmes. Aujourd’hui elle passe la plupart de son temps chez sa sœur à Gondrin et nous l’avons un peu perdu de vue.

Mariéta et Julien habitaient maintenant un appartement au troisième étage de l’hôtel particulier d’Edmonde de Barsac, au 32 rue des Loges à Paris. Pour ma grande sœur, cet étage recélait un destin bien mystérieux, c’était celui qui avait vécu la folie de Geneviève de Barsac, l’aïeule de la Dame en Blanc. Cette dame, sous les traits d’une Demoiselle blanche, s’était révélée dans les rêves et les cauchemars de Mariéta peu après notre arrivée à L’Arcange en 1930.

Comme l’année précédente Amandine m’annonça qu’elle ne resterait en vacances au château Tourne Pique que jusqu’au 15 août. À son arrivée à la mi-juillet nous fîmes tout pour que nos relations reprennent un cours normal, mais l’enthousiasme et la complicité des premières années n’étaient plus là.

À trois reprises nous allâmes nous baigner à l’Auzoue, j’avais la hantise d’y retrouver Juliette. Parmi les jeunes que nous y rencontrions, certains parlaient d’elle, mais apparemment aucun ne l’avait croisée ni l’année dernière, ni même cette année. Amandine était la plus belle de toutes les jeunes filles présentes. Tout en ressentant une forte attirance pour ma blondinette, mes sentiments étaient bien différents de ceux que j’éprouvais pour Juliette.

Puis à la mi-août madame Éliette accompagna Amandine chez ses parents, en vacances à Biarritz. À son départ, même si chacun de nous fit tout pour le dissimuler, l’émotion était bien là. J’étais très déçu et je savais ma blondinette très déçue également. Je n’arrivais pas à comprendre et je la savais très contrarier de cette situation. Fallait-il y voir la fin de notre petite amourette d’adolescent ? Je n’y croyais pas. Il y avait autre chose de plus complexe, comme une difficulté à faire évoluer nos sentiments de gamins candides vers une véritable relation amoureuse. J’étais maintenant âgé de plus de seize ans, Amandine les fêterait à la fin de l’année. Les petits bisous sur la joue, les innocents baisers chapardés à la va-vite ne semblaient plus nous satisfaire. Mais en même temps, j’avais l’impression que nous avions peur, peur de traverser le gué, d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté.

Ma petite aventure de l’année passée avec Juliette y était-elle pour quelque chose ? Non, sûrement pas. Le malaise s’était installé bien avant et cette aventure en était peut-être juste la conséquence ! Mais quand cela avait-il commencé ? En y réfléchissant bien, je pense que c’était un peu après ma première rencontre avec Juliette. Après ma première rencontre avec une Juliette se baignant nue. Je devais le reconnaître, ce corps dévoilé m’avait troublé. C’est aussi cette année-là que j'avais commencé à ressentir des choses que je ne ressentais pas auparavant. Mais peut-être les avais-je déjà ressenties, sans vraiment en prendre réellement conscience. Je me rappelais fort bien de cette séance de baignade avec Amandine. Je la maintenais presque nue dans mes mains, tentant de lui apprendre à nager, et le trouble s’était installé. Oui, je crois vraiment que nous avions peur de traverser ce gué, parce que nous avions peur de l’après.

Peut-être étions-nous trop jeunes encore pour commencer à vivre comme des grands, mais déjà trop vieux pour jouer à faire comme les grands.

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.