Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

08 Feb

un exil plus loin

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Littérature, #roman, #les exilés de l'arcange, #Loisirs&Culture, #Un auteur du Sud Ouest

un exil plus loin
un exil plus loin

Port de Douvres, lundi 3 novembre 1947

La Cucaracha, la Cucaracha… une fois, puis deux fois. Assis à même le pont, le dos appuyé contre le bastingage, je sifflote. Et plus je sifflote, et plus le sentiment de révolte et de haine monte en moi. Seul papa avait compris ce que je ressentais vraiment. Aujourd’hui je dois m’éloigner. Mais pour éteindre définitivement cette révolte, cette haine, il n’y avait qu’une solution, revenir plus tard et débarrasser le monde de ces infâmes cafards. Et des autres, plus infâmes encore qui se cachaient derrière…

Le jour pointe son nez, et je suis l’un des premiers à monter à bord du SS Andes. À peine sur le pont, une tripotée d’enfants, garçons et filles, encadrés par deux adultes se pressent sur la passerelle. Ils marchent bien rangés, chacun portant un baluchon, un peu à la façon de petits soldats. La plupart n’ont pas plus de 7 à 8 ans – à peu près mon âge, lors de mon arrivée en France.

Ce paquebot n’est pas des plus luxueux, ni même des plus jeunes, mais l’essentiel est qu’il nous mène à bon port, dans l’hémisphère Sud à quelques seize mille kilomètres de la France. Transformé en navire de guerre en 40, puis démobilisé fin 45, repeint à la va-vite, le SS Andes a repris du service en tout début d’année pour être affecté aux transports des migrants vers l’Australie.

Vers 9 heures le navire largue les amarres et je me dirige vers la salle à manger en quête du petit déjeuner. J’ai déjà pu constater durant les quelques mois passés en Angleterre, pendant la guerre, que nos divergences en matière de gastronomie sont abyssales. En contrepartie, leur full breakfast, même indigeste, vous cale l’estomac de très longues heures. Faut-il encore pouvoir l’avaler !

Il n’y a que quelques personnes assises dans une grande salle tout en longueur. Après cinq à six minutes d’attente, et sans même un bonjour, un serveur aux allures de baroudeur de gargote dépose devant moi une tasse de thé bouillante, accompagnée d’une assiette fumante, aux odeurs de graisses brulées. Le bacon façon semelle côtoie des œufs mal cuits, visqueux, et des saucisses huileuses. Le tout agrémenté de pommes de terre écrasées baignant dans une sauce rosâtre. Je n’ai pas le choix, je suis condamné presque deux mois durant à ce régime, je dois absolument m’adapter. Et les Australiens, sont-ils plus respectueux des estomacs que leurs congénères Anglais ? Je constate que quelques autres passagers ont une opinion identique à la mienne, touchant à peine à leur assiette. Sans trop réfléchir je me lance à l’assaut… Je dois seulement penser à autre chose et je repense alors aux enfants montés à bord : qui sont-ils ?

Durant la matinée je fais la découverte du navire. Je traine un peu, et lorsque j’accède à la salle de restaurant pour le déjeuner, elle est déjà au trois quarts vide. À peine assis j’aperçois deux petites têtes, l’une blonde l’autre rouquine, se cachant derrière les tables, progressant seulement lorsque les serveurs travaillent sur la partie avant ou en cuisine. Seules les mains apparaissent pour saisir, dans les assiettes, rosbeef, bacon et autres subsistances abandonnés. Même les patates écrasées disparaissent. Je me demande de quelle façon ils entreposent la nourriture. Sûrement en vrac dans un récipient, peut-être même dans un sac. En voilà deux qui ne font pas de manière, et qui doivent avoir très faim. La récolte est certainement partagée avec d’autres. Lorsque le baroudeur des gargotes avec son tablier crasseux se dirige dans leur direction dans l’intention de débarrasser les tables, je l’interpelle dans un anglais approximatif ; S’il vous plait monsieur, pourrais-je avoir un peu d’eau ? À contrecœur l’homme fait demi-tour et repart vers son antre. Les petites mains réapparaissent à quatre ou cinq reprises. Puis les deux têtes progressent vers la sortie. Je n’attends pas ma commande et me lève dans l’intention de les suivre à distance. Dans quelle partie du bateau a-t-on pu les loger ? Devant moi, à une vingtaine de mètres, le garçonnet et la petite rouquine, l’un portant un sac, l’autre un bocal de verre, descendent par un escalier amenant vers le pont G et les troisième classes. Ils marchent assez rapidement, mais sans inquiétude. Arrivés au fond d’un petit couloir, ils ouvrent une porte et la franchissent sans hésitation. Je rebrousse chemin, me demandant encore les raisons qui m’ont poussé à les suivre.

Le manège se poursuit durant le repas du soir et le lendemain. Personne ne semble se soucier de leur présence… sauf l’un des serveurs, le baroudeur de gargotes au tablier crasseux. Plusieurs fois je le vois s’arrêter brusquement, puis jeter un coup d’œil suspicieux vers l’arrière. Mais la salle est assez grande, tout en longueur et les gosses très vifs. Pour moi cela devient presque un rendez-vous, je m’assoie toujours de façon à pouvoir les surveiller, eux et… le serveur. Ces enfants, qui sont-ils ? Que font-ils sur ce bateau ?... Mais pour quelle raison ces gamins m’intéressent-ils autant ? Peut-être mon subconscient trouve-t-il là un moyen de détourner mes pensées. M’incitant à m’accrocher à autre chose, niant, rejetant, contestant, poussant mon cerveau à occulter ce qu’il s’est passé et qui a motivé ce départ précipité. Peine perdue, dès que je me retrouve seul dans ma cabine, allongé sur mon lit, cherchant le sommeil, les images reviennent en sarabande. Alors je m’appuie contre la cloison et sifflote : La Cucaracha, la Cucaracha… une fois, puis deux fois. Plus je sifflote, plus ce sentiment de révolte et de haine monte en moi, et plus la sarabande d’images s’accélère. Seule la fatigue peut éteindre ce cauchemar, alors, d’épuisement, je m’endors…

Montpellier, École Nationale d’Agriculture, vendredi 27 juin 1947 -

C’était un aboutissement, la fin d’une quête qui avait commencé lorsque j’avais 10 ans. Diplôme en poche, après une petite soirée festive au Stendal, je quittais la ville. Une seule chose occupait mes pensées, rejoindre ma blondinette dans son petit appartement du centre de la ville rose. Convenances obligent, ni ses parents, ni ma famille n’étaient au courant. Enfin, nous faisions semblant de le croire…

Après six jours et six nuits passés ensemble, Amandine doit reprendre son travail, et moi me résoudre à repartir vers Floréal. Ma fiancée m’y rejoindrait dans quinze jours, pour quelques heures. Ou plutôt, elle rejoindrait le château Tourne-Pique de sa tante et de son oncle le général, distant de notre ferme de L’Arcange de quatre à cinq kilomètres. Avec Amandine, nous nous étions fiancés le 25 août de l’année passée. La date de notre mariage fut fixée au 6 septembre prochain. Après notre voyage de noces en Italie, sur les traces de mon ancienne vie, nous avions prévu de revenir ici même, dans ce petit appartement. Début octobre, je partirais seul pour un premier emploi de quelques mois dans un château bordelais. Nous n’avions encore rien décidé pour l’après.

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.