Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

17 Feb

les prémices

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Littérature, #roman, #Un auteur du Sud Ouest, #les exilés de l'arcange, #Loisirs&Culture

les prémices
les prémices

Les Exilés de L’Arcange – Les prémices

Chapitre premier – Le monstre d’acier


Depuis la rentrée de janvier Amandine avait intégré la classe des grands, ma classe. Afin d’anticiper sur les problèmes de bavardages qui n’auraient sûrement pas tardé à surgir, l’instituteur, monsieur Sourtis, nous avait installés chacun à un bout de la salle.

Je partais le matin de L’Arcange à vélo jusqu’au château Tourne Pique. Ensuite, je rejoignais ma blondinette dans la Delage de madame Éliette, et nous finissions ensemble le trajet jusqu’à l’école de Floréal. Amandine et sa tante avaient à plusieurs reprises insisté pour venir me prendre directement à la ferme, mais j’avais refusé. Les péripéties survenues vers la fin de l’année passée étaient toujours bien présentes dans nos esprits. Mais l’issue dramatique qui s’en était suivie au 1er de l’an de cette année 1933, nous confortait dans l’idée que je n’étais plus menacé. De toute façon, il était hors de question de vivre éternellement dans l’angoisse d’une nouvelle tragédie.

Amandine était arrivée de Toulouse à la fin du mois de septembre dernier. Suite à des petits problèmes de santé, son médecin avait fortement conseillé à ses parents, Charles et Mathilde Sentenal, de l’envoyer vivre quelques mois à la campagne. Madame Éliette, la sœur de Charles et l’épouse du commandant Aristide Clément Autun, l’avait donc accueillie au château Tourne Pique.

C’est dans ce même château que papa travaillait depuis notre exil et notre arrivée en Gascogne, le 1er février 1930. Dès notre première rencontre, une profonde amitié était née entre Amandine et moi.

Persécutés par des fanatiques fascistes, papa, ma grande sœur Mariéta et moi, Sylvio, avions quitté l’Italie en janvier 1930, en emportant dans nos bagages quelques secrets bien trop lourds à porter. Quelques mois seulement après le début de notre exil en terre française, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château Tourne Pique, proposa à papa de nous vendre la ferme de L’Arcange.

Située à presque cinq kilomètres de Floréal, L’Arcange avait été abandonnée par le dernier métayer, tout juste cinq années avant notre arrivée.

Je me rappelle fort bien ma première visite dans la maison. Sa curieuse toiture aux multiples pans, et ses pièces rajoutées au fil des siècles, m’avaient tout de suite persuadé que cette inestimable bâtisse recélait des secrets et des mystères enfouis depuis la nuit des temps. Ce que nous découvrîmes quelques mois plus tard dépassa toutes mes espérances. Après bien des péripéties, nous étions maintenant certains d’avoir enfin trouvé un refuge, notre refuge. En septembre dernier, le père Guillaume, un religieux de l’abbaye de Flaran, nous avait appris l’origine du nom de L’Arcange. Ce que nous savions maintenant de cette humble maison, de ces murs qui nous entouraient, hissait L’Arcange à un rang bien supérieur à celui de simple demeure et nous confortait dans l’idée que le hasard seul ne pouvait pas nous avoir conduits jusqu’ici. Nous étions maintenant certains, enfin surtout moi, que L’Arcange avait encore beaucoup à révéler. Il ne tenait qu’à nous de continuer à tourner les pages de ce livre intemporel pour découvrir l’histoire que d’autres avaient écrite. J’étais également persuadé que, plus tard, dans les tourments qui ne manqueraient pas de survenir, L’Arcange nous servirait encore et toujours de refuge.

Notre installation dans cette maison, après seulement six mois passés en France, n’avait pas manqué de susciter de la jalousie et de la haine parmi les habitants de Floréal.

Après quelques mois très tumultueux, le calme était enfin revenu. Malheureusement, l’accalmie fut de courte durée et le malheur nous rattrapa en septembre dernier, quelques jours avant l’arrivée d’Amandine, avec le double assassinat de la Rondouillère. L’insolence du sort avait voulu que notre famille fût mêlée de très, très près à cette affaire.

Edmonde de Barsac, que papa surnommait affectueusement la Dame en Blanc, avait alors proposé à Mariéta de rester auprès d’elle à Paris, afin, disait-elle, de la préserver des conséquences de cette terrible affaire. En réalité, pratiquement abandonnée par sa famille qui résidait à l’étranger, la Dame en Blanc souhaitait que ma sœur demeure définitivement à ses côtés pour lui tenir compagnie.

Notre famille avait fait la connaissance de cette pétillante vieille dame dans des circonstances assez extraordinaires.

Ce vendredi 3 février lorsque je me levais pour aller à l’école, le paysage était d’un blanc immaculé. Dix à quinze centimètres de neige recouvraient la campagne. Déjà debout, papa préparait le petit déjeuner, pendant que Patou et Victor, couraient comme des fous dans la poudreuse. Ah oui, il faut quand même que je vous dise, Patou et Victor sont nos deux chiens.

– Je crois qu’aujourd’hui tu ne pourras pas aller à l’école, ça m’étonnerait que madame Eliette se risque sur la route par ce temps. Moi je vais aller au château à pied, si tu veux m’accompagner. Tu pourras te tenir au chaud dans le chai, près des alambics.

– On verra avec Amandine. Après tout, peut-être que nous pourrions faire le chemin à pied. On arrivera en retard, mais ce n’est pas grave, monsieur Sourtis comprendra.

Au château, la Delage était effectivement restée au garage. Lorsque je proposai à ma blondinette de faire le chemin à pied, elle accepta sans hésitation. Madame Eliette n’essaya même pas de l’en dissuader, elle lui demanda simplement d’ajouter un pull-over sous son manteau.

Patou nous regarda partir, mais Victor se mit dans l’idée de nous suivre.

– Allez, allez, va rejoindre ton grand frère ; votre place c’est dans le chai ! Nous, on va à l’école.

Comme pour ramener Victor dans le droit chemin, Patou aboya à deux reprises, le benjamin le suivit sans délai.

Arrivés au sommet de la côte de Pellegrin, la neige recommença à tomber très fort, et les pas d’Amandine se firent de plus en plus pesants. Bonnet sur les oreilles et écharpe rabattue devant son visage, seuls ses yeux bleus étaient visibles. Je la sentais épuisée, mais elle ne se plaignait pas. Je me demandai alors si nous ne devions pas rebrousser chemin.

Et puis non, ce n’était pas quelques flocons qui allaient nous arrêter. Je pris sa main gantée dans la mienne et… C’est alors que nous entendîmes un bruit de grelots. A quelques deux ou trois cents mètres, une forme encore brouillonne tirée par un attelage avançait vers nous.

– Tu crois que c’est le père Noël ? Il est bien en retard, ou alors il a oublié quelqu’un !

Si ma blondinette trouvait la force de plaisanter, c’est que tout n’allait pas si mal.

– On dirait plutôt des Zingari, ils ne doivent pas avoir très chaud !

– C’est quoi des Zingari ?

– Des bohémiens !

Arrivée à notre hauteur, la roulotte stoppa. L’homme qui guidait les mules nous interpella. Il était chaudement vêtu d’un grand manteau en peau de mouton, et coiffé d’un lourd chapeau foncé. Une longue et fine moustache lui barrait le visage.

– Alors les enfants, vous êtes bien courageux d’affronter cette neige ! Nous passons par le bourg, vous voulez faire le chemin avec nous ?

Avec Amandine, nous échangeâmes un regard assez étonné. Il passait assez régulièrement des bohémiens sur les routes, ils venaient même de temps à autre dans les fermes, proposer de rempailler les chaises, d’étamer les chaudrons ou même quémander un peu de vin. Jamais très appréciés, on les incriminait de tous les maux. Lorsqu’un poulailler, un clapier, ou même un jardin étaient visités, on les prenait toujours dans la ligne de mire. Le plus surprenant était de les voir circuler en plein hiver, alors que la neige tombait.

Devant notre hésitation, l’homme réitéra son invitation.

– Allez venez, n’ayez pas peur, on ne va pas vous enlever ! Nous en avons déjà trois, le compte y est. Et puis il fait chaud à l’intérieur !

Commenter cet article

Archives

À propos

Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.